— C’est à vous que je parle en ce moment. Vous ne voulez pas savoir ce que je leur ai dit à eux.
Ce qui les faisait rire, et ils se détendaient en imaginant Maya en train d’admonester les autres. Ils l’appelaient la Veuve Noire – la sorcière qui était capable de leur jeter des sorts, la Médée qui était capable de les tuer. Cela jouait un rôle important dans l’emprise qu’elle avait sur eux, et elle devait montrer les crocs de temps à autre. Elle leur posait des questions dures, et même s’ils étaient généralement d’une naïveté désespérante, ils avaient parfois des réponses convaincantes, surtout quand ils parlaient de Mars elle-même. Certains collectaient des informations en quantités impressionnantes : des inventaires des arsenaux des métanats, des dispositifs de contrôle des aéroports, des plans de centres de communications, des listes et des programmes de localisation pour les satellites et les engins spatiaux, des réseaux informatiques, des bases de données. Quelquefois, en les écoutant, elle se disait que tout était possible. Ils étaient jeunes, pleins d’assurance, étonnamment ignorants dans de nombreux domaines, mais ils avaient une vitalité animale, ils avaient la santé et l’énergie. Et après tout, ils étaient adultes, et en les observant, Maya en venait à se dire parfois que la fameuse expérience de l’âge dont on parlait tant n’était qu’une question de blessures et de cicatrices – les jeunes esprits comparés aux esprits anciens étaient peut-être comme les corps : plus forts, plus vifs, moins déformés par les dommages.
Elle gardait cela à l’esprit, même quand elle leur parlait avec une sévérité égale à celle dont elle avait fait preuve avec les gamins de Zygote. Après les leçons, elle se mêlait à eux et parlait, parlait sans arrêt. Ils partageaient leur repas avec elle et elle écoutait leurs histoires. Une heure plus tard, Spencer annonçait qu’elle devait repartir. Elle était censée être venue d’une autre ville – mais comme elle avait reconnu certains visages dans les rues d’Odessa, elle avait dû être reconnue elle aussi, et ils savaient au moins qu’elle passait beaucoup de temps dans leur ville. Spencer et ses amis la raccompagnaient en suivant un itinéraire très compliqué, afin d’être certains qu’on ne les suivait pas. Ils se dispersaient dans les escaliers de la ville haute avant de rallier le quartier ouest et l’immeuble de Praxis. Là, ils se glissaient par le portail et la porte se refermait sur eux avec un bang sonore, rappelant à Maya que le double appartement ensoleillé qu’elle partageait avec Michel était avant tout un abri.
Un soir, après une rencontre tendue avec un groupe de jeunes ingénieurs et aréologues, tout en en parlant à Michel, elle pianota machinalement sur son lutrin, retrouva la photo du jeune Frank et en sortit une copie sur imprimante. La photo venait d’un quotidien de l’époque, elle était en noir et blanc, avec du grain. Elle la colla sur le placard, à gauche de l’évier de la cuisine. Elle se sentait bizarre, tourmentée.
Michel leva les yeux de son IA et acquiesça en voyant la photo.
— C’est extraordinaire, tout ce qu’on peut lire sur un visage.
— Ça n’est pas ce que pensait Frank.
— Il avait seulement peur que les autres le puissent.
— Hum, grommela Maya.
Elle n’arrivait pas à se souvenir. Elle se rappelait plutôt les visages des gens qu’elle avait eus en face d’elle plus tôt dans la soirée. C’était vrai, se dit-elle, qu’ils lui avaient tout révélé : comme autant de masques qui exprimaient au plus près ce qu’avaient dit ceux qui les portaient. Les métanats ont perdu tout contrôle. Elles bousillent tout. Elles sont égoïstes, et ne visent que leurs intérêts. Le métanationalisme est une nouvelle forme de nationalisme sans le sens du foyer. C’est le patriotisme de l’argent, une sorte de maladie. Les gens n’en souffrent pas encore ici, mais ils en souffrent sur Terre. Et si rien ne change, ça se propagera ici. Ils vont nous infester.
Tout cela dit avec ce regard qu’avait l’homme de la photo, cette confiance entendue et légitime. Susceptible de se muer en cynisme, il n’y avait aucun doute. Frank en était la preuve. Il était possible de briser cette ferveur, ou encore de la perdre. Ils devraient agir avant que cela n’arrive. Pas trop tôt, pas trop tard. Le timing serait essentiel. S’ils le calculaient correctement…
Elle se trouvait dans son bureau quand les nouvelles arrivèrent d’Hellespontus. On avait découvert un nouvel aquifère, très profond par rapport aux autres, très éloigné du bassin, et très important. Diana en avait déduit que les premiers âges glaciaires de la chaîne d’Hellespontus s’étaient portés sur l’ouest pour finir dans le sous-sol – douze millions de mètres cubes, plus que dans n’importe quel aquifère de la planète. On avait déjà localisé quatre-vingts pour cent de l’eau nécessaire pour remplir le bassion au contour –1.000 ; ce nouvel aquifère portait le total à cent vingt pour cent.
Ces nouvelles étaient stupéfiantes, et tout le groupe du quartier général se rassembla dans le bureau de Maya pour discuter et spéculer sur les grandes cartes. Les aréographes dessinaient déjà le tracé des canalisations dans les montagnes et débattaient des mérites des différents modèles. La mer de Low Point, surnommée « l’étang » dans les bureaux, était déjà riche d’une robuste communauté biotique développée à partir de la chaîne alimentaire du krill d’Antarctique, et le fond était réchauffé par le mohole. L’accroissement de la pression atmosphérique et l’augmentation des températures impliquaient de plus en plus de fonte en surface. Les icebergs allaient s’effondrer et se briser, exposant de nouvelles surfaces. Tout allait se réchauffer encore plus rapidement sous l’effet de la friction et du soleil, jusqu’à former un pack glaciaire, puis une mer de glace en débâcle. À ce stade, l’eau nouvelle pompée, correctement orientée afin de renforcer les forces de Coriolis[76], déclencherait un courant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Ils se perdirent en discussions en s’éloignant peu à peu du sujet essentiel, mais décidèrent de fêter l’événement par un bon déjeuner. Ils éprouvèrent presque un choc en retrouvant la corniche dressée au-dessus de la plaine rocailleuse du bassin à sec. Mais, aujourd’hui, ils avaient décidé de ne pas se laisser abattre par le présent. Ils se mirent tous à la vodka et désertèrent pour la plupart le reste de l’après-midi.
Aussi, quand Maya regagna son appartement, elle n’était vraiment pas en forme pour affronter Kasei, Jackie, Antar, Art, Dao, Rachel, Emily, Frantz et plusieurs de leurs amis, rassemblés dans le living. Ils étaient en route pour Sabishii, où ils devaient retrouver certains de leurs amis de Dorsa Brevia, avant de rallier Burroughs où ils travailleraient plusieurs mois durant. Ils lui adressèrent les félicitations d’usage pour la découverte du nouvel aquifère. Ils n’étaient pas vraiment passionnés, si l’on exceptait Art. Leur soudaine irruption ajoutée à cela la mit en colère. La vodka fit le reste, ainsi que l’excitation de Jackie, qui ne cessait de caresser son fier Antar (le chevalier invincible de la saga préislamique, ainsi qu’il l’avait expliqué une fois, avec orgueil) et l’austère Dao – l’un et l’autre domptés par ses caresses, se souciant peu de savoir duquel elle s’occupait, ou même si elle jouait avec Frantz. Maya l’ignora. Qui pouvait savoir de quelles perversions les ectogènes étaient capables, eux qui avaient été élevés comme une portée de chats ? Et voilà qu’ils étaient des vagabonds, des gitans, des radicaux, des révolutionnaires, n’importe quoi – tous comme Nirgal, à cette différence près que Nirgal avait une profession, un plan, alors que cette bande… Bon, elle décida de suspendre son jugement. Mais elle avait des doutes.
76
Suscitées par la rotation d’une planète, mises en évidence par le physicien français Gaspard de Coriolis qui, le premier, définit les lois de la cinétique.