— Mais pour l’acquisition… risqua Art. Je veux dire : de quoi parlons-nous au juste ?
— Non pas de quoi. Mais de qui.
— Qui ?
— La Résistance.
— La Résistance !
Fort lui accorda le temps de réfléchir. La télévision, les tabloïds et les réseaux vidéo étaient submergés de récits sur les survivants de 2061, cachés dans leurs refuges souterrains, sous les déserts sauvages de l’hémisphère Sud. Leurs leaders s’appelaient John Boone et Hiroko Ai, ils creusaient des tunnels un peu partout, ils étaient en contact avec des aliens, des célébrités décédées, des leaders des gouvernements du monde… Art fixait Fort, l’un des leaders les plus sérieux de la planète, troublé soudain à la seule idée que ces élucubrations pellucidariennes[25] puissent contenir une once de vérité.
— Elle existe réellement ? demanda-t-il enfin.
Fort acquiesça.
— Mais oui. Je ne suis pas en contact avec elle, vous le comprendrez facilement, et j’ignore tout de son importance réelle. Mais je suis convaincu que certains des Cent Premiers sont encore vivants. Vous connaissez les théories de Taneev et Tokareva que j’ai évoquées quand vous êtes arrivés ? Eh bien, ces deux-là, ainsi qu’Ursula Kohi et toute l’équipe médicale, vivent encore sur Acheron, au nord d’Olympus Mons. Pendant la guerre, les laboratoires ont été détruits. Mais aucun corps n’a été retrouvé sur le site. Il y a environ six ans, j’ai envoyé une équipe de Praxis là-bas pour reconstruire les labos. Après, nous l’avons rebaptisé l’Institut d’Acheron, et nous l’avons abandonné. Tout est intact et prêt à fonctionner, mais il ne s’y passe rien. Si l’on excepte une petite conférence annuelle sur leur éco-économie. Et l’an dernier, après la conférence, l’une de nos équipes de nettoyage a trouvé un message sur un fax. Il contenait des commentaires sur une proposition qui avait été présentée. Sans signature ni référence de source. Mais je suis persuadé d’avoir reconnu la patte de Taneev ou de Tokareva, ou du moins de quelqu’un qui est très familier avec leurs travaux. J’ai considéré ça comme un petit bonjour.
Un très petit bonjour, songea Art. Mais Fort parut lire dans ses pensées.
— Mais j’ai eu droit à un grand bonjour aussi. Je ne sais pas de qui. Ils sont très prudents. Mais ils sont là.
Art eut quelque peine à déglutir. Ça, au moins, c’était une information.
— Et vous voulez que je…
— Je veux que vous alliez sur Mars. Nous avons lancé un projet qui vous servira de couverture : récupérer une section du câble abattu. Mais, pendant que vous travaillerez là-dessus, je m’arrangerai pour que vous rencontriez cette personne qui m’a contacté. Vous n’aurez rien à faire. C’est eux qui feront le premier pas. Mais écoutez-moi bien. Au début, je ne veux pas qu’ils sachent exactement ce que vous essayez de faire. Vous devrez découvrir qui ils sont vraiment, quelle est l’étendue de leur dispositif opérationnel, et ce qu’ils veulent exactement. Et comment nous pouvons traiter avec eux.
— Alors, je vais être une sorte…
— Une sorte de diplomate.
— J’allais dire une sorte d’espion.
Fort haussa les épaules.
— Tout dépend avec qui vous êtes. Ce projet doit rester secret. Je traite avec d’autres leaders des transnats et ils ont très peur. Les menaces contre l’ordre établi sont souvent l’objet d’attaques brutales. Et certains d’entre eux pensent que Praxis est une menace. Donc, pour le moment, être présent là-bas, c’est une arme cachée pour Praxis, et cette enquête sur Mars en fait partie. Vous pensez pouvoir vous en tirer ?
— Je ne sais pas.
Fort se mit à rire.
— C’est pour ça que je vous ai choisi pour cette mission, Randolph. Vous semblez si simple.
Je suis simple, faillit dire Art, mais il se mordit la langue.
— Pourquoi moi ?
— Quand nous acquérons une nouvelle société, nous passons en revue tout le personnel. J’ai lu votre dossier. Je me suis dit que vous aviez toutes les qualités d’un diplomate.
— Ou d’un espion.
— Souvent, ce sont deux aspects différents d’une même fonction.
Art plissa le front.
— Est-ce que vous avez mis mon appartement sur écoute ? Mon ancien appartement, je veux dire ?…
— Non. (Fort se remit à rire.) Ce n’est pas le genre de chose que nous faisons. Les dossiers suffisent.
Art se souvint alors de cette séance de vidéo qu’il avait surprise.
— Cela et une session ici, précisa Fort. Afin de mieux vous connaître.
Art réfléchit un instant. Aucun des Dix-Huit ne voulait de cette mission. Aucun des jeunes non plus, probablement. Certes, il s’agissait de Mars, un monde invisible que personne ne connaissait. La plupart ne devaient pas être vraiment attirés par cette mission. Mais pour quelqu’un de disponible, en quête d’un nouvel emploi, peut-être avec un certain potentiel de diplomatie…
Tout cela, en fait, n’avait donc été qu’une longue entrevue. Pour un job qui n’existait pas encore à sa connaissance. Acheteur de Mars. Chef d’achat de Mars. Taupe sur Mars. Espion dans la Maison d’Arès. Ambassadeur auprès de la Résistance martienne. Ambassadeur sur Mars. Oh, bon sang ! se dit-il.
— Alors, qu’est-ce que vous en dites ?
— Je prends, dit Art.
3
William Fort ne perdit pas un instant. Dès qu’Art eut accepté la mission Mars, son existence devint une bande vidéo en avance rapide. Ce même soir, il se retrouva dans le van aveugle, puis dans le jet aveugle. Seul. Et quand il en descendit d’un pas incertain, l’aube se levait sur San Francisco.
Il se rendit à son bureau et rassembla ses amis et connaissances. Mais oui, leur répéta-t-il de nombreuses fois, j’ai accepté un travail sur Mars. Je dois récupérer une partie du câble de l’ancien ascenseur. Mais ça n’est que temporaire. Ils paient bien. Je reviendrai bientôt.
Dans la soirée, il alla chez lui et fit ses bagages. Ça ne lui prit que dix minutes. Ensuite, un peu abasourdi, il s’attarda dans l’appartement vide. La poêle abandonnée sur la plaque chauffante était le dernier signe de son ex-vie. Il la prit en se disant qu’elle pourrait tenir au milieu de ses bagages. Il s’interrompit. Tout était plein et bouclé. Il revint en arrière et s’assit sur l’unique chaise, la poêle à la main.
Au bout d’un moment, il appela Sharon en se disant qu’il aurait au moins son répondeur, mais elle était là.
— Je pars pour Mars, coassa-t-il.
Sur l’instant, elle ne le crut pas. Et quand elle le crut, elle devint furieuse. Pour elle, c’était de la désertion pure et simple, il la fuyait. Il essaya de lui dire : Mais tu m’as déjà viré. Elle avait déjà raccroché. Il laissa la poêle sur la table et rassembla ses valises sur le trottoir. De l’autre côté de la rue, l’hôpital civil qui pratiquait le traitement de longévité était assiégé, comme d’habitude. La foule campait dans le parking, en général. Le traitement était garanti libre et gratuit pour tous les citoyens, mais la liste d’attente était interminable et il n’était pas question de perdre son tour dans la file. Art secoua la tête et héla un pédicab.
25
Allusion au cycle de Pellucidar (Le royaume au centre de la Terre) d’Edgar Rice Burroughs