Il passa sa dernière semaine sur Terre dans un motel de Cap Canaveral. Un dernier séjour plutôt lugubre : Canaveral était un territoire protégé, occupé surtout par la police militaire et le personnel de service qui se montrait extrêmement désagréable avec « les Regrettés », puisque tel était le surnom qu’on donnait à tous les candidats au départ. Le décollage quotidien rendait ceux-ci craintifs ou agressifs, et, dans tous les cas, sourds pour quelques instants. Chaque soir, on croisait des gens qui se lançaient des « Comment ? Comment ? Quoi ? ». La plupart des habitants du coin avaient des boules Quiès dans les oreilles. Ils posaient les plateaux sur les tables tout en parlant aux gens de la cuisine et, brusquement, ils regardaient leur montre, enfonçaient leurs boules dans leurs oreilles et… boum ! : une autre Novy Energia quittait le sol avec ses deux navettes en attache, et le monde entier se mettait à trembloter comme un bol de gelée. Les Regrettés s’élançaient dans les rues pour avoir une idée du sort qui les attendait et se figeaient sur place, effarés par la vision biblique de cette arche de fumée et de feu qui se déployait au-dessus de l’Atlantique. Quant aux gens du coin, ils continuaient à mâcher leur chewing-gum en attendant que ça passe.
Un dimanche matin, ce fut le tour d’Art. Il passa la combinaison qui n’était pas tout à fait à sa taille, comme dans un mauvais rêve. Il monta dans un van en compagnie d’un autre homme qui semblait aussi assommé que lui. On les conduisit jusqu’à l’aire de lancement où ils subirent l’identification rétinienne, digitale, visuelle et vocale. Ensuite, sans même avoir eu le temps de réfléchir à ce que tout ça signifiait réellement, il se retrouva dans un ascenseur, et suivit un court tunnel jusqu’à une pièce minuscule où étaient disposés huit fauteuils semblables à ceux des dentistes. Il n’en restait qu’un seul de libre, les autres étant déjà occupés par des passagers aux yeux ronds. On le fit asseoir, on le harnacha, on ferma la porte. Il entendit un puissant grondement et se sentit compressé brièvement. Puis il ne pesa plus rien, tout soudain. Il était sur orbite.
Au bout d’un moment, ils purent se détacher et ils se pressèrent contre les deux baies. Ils virent l’espace noir, le monde bleu, exactement comme dans tous les films, mais en plus net, puisque c’était réel. Art dirigea son regard vers l’Afrique de l’Ouest et une vague de nausée secoua chacune de ses cellules.
Après un épisode de mal de l’espace qui, apparemment, avait duré trois jours dans le monde réel, il retrouvait à peine une trace d’appétit quand une des navettes permanentes les aborda, après avoir fait le tour de Vénus et exécuté un aérofreinage sur une orbite Terre-Lune qui permettait aux petits ferries de la rejoindre. Pendant ses trois jours de malaise, Art avait été transféré avec les autres sur un de ces ferries qui, à l’heure prévue, déclencha ses fusées pour se lancer à la poursuite de la navette. L’accélération fut plus dure encore qu’au lancement de Cap Canaveral et, quand l’épreuve prit fin, Art avait la tête vague et sa nausée était de retour. Il se dit qu’une autre période d’apesanteur serait sa fin mais, par bonheur, il y avait sur la navette un anneau rotatif qui faisait régner dans certaines pièces ce que l’on appelait la gravité martienne. Art eut droit à un lit dans le service de santé, justement dans l’une de ces pièces, et il y demeura. Il ne savait pas très bien marcher en pesanteur martienne. Il sautait, puis titubait. Il se sentait encore comme endolori intérieurement, et étourdi. Mais il se battait contre la nausée, ce qui le soulageait en dépit de ce qu’il éprouvait.
La navette permanente était bizarre. En raison de ses aérofreinages fréquents dans l’atmosphère de la Terre, de Vénus et de Mars, on lui avait donné l’allure d’un requin-marteau. L’anneau en rotation était situé près de l’arrière, juste en avant du dispositif de propulsion et des docks d’amarrage des ferries. Dès qu’on y pénétrait, on se retrouvait avec la tête orientée vers le centre du vaisseau et les pieds vers les étoiles, sous le sol.
Il s’était écoulé une semaine quand Art décida de s’essayer encore une fois à l’apesanteur, car il n’y avait ni baies ni hublots dans l’anneau de gravité. Il se rendit dans une des chambres qui communiquaient avec la partie non rotative. Elle ressemblait à une cabine d’ascenseur, avec une porte de chaque côté. Il suffisait d’y monter, d’appuyer sur le bon bouton, et elle décélérait après quelques rotations jusqu’à stopper. Et par l’autre porte on accédait au vaisseau.
Il essaya donc. Quand la cabine commença à ralentir, il sentit la sensation de pesanteur diminuer. Et, quand l’autre porte s’ouvrit, il était en sueur. Il venait de rebondir vers le plafond, s’était fait mal au poignet en essayant de se raccrocher, avant de se cogner la tête. La douleur submergea la nausée, mais la nausée finit par gagner. Après deux autres carambolages, il réussit à atteindre le panneau de contrôle et appuya sur le bouton pour relancer la rotation de la cabine et retrouver l’anneau de pesanteur. Quand la porte se fut refermée, il se laissa tomber doucement jusqu’au sol, la gravité martienne fut de retour en une minute, et la porte d’accès s’ouvrit. Il sortit avec un sentiment intense de soulagement, avec son poignet tordu. La nausée était certainement pire que la douleur, se dit-il – du moins certains niveaux de douleur. Pour contempler l’espace, il allait se contenter de la télé.
Il n’était pas le seul. La plupart des passagers et des membres de l’équipage passaient le plus clair de leur temps dans l’anneau, qui était généralement bondé, comme un hôtel complet dont la clientèle restait rivée au bar et au restaurant. Art avait vu des documentaires et lu pas mal d’articles à propos des navettes permanentes qui ressemblaient à des Monte Carlo de l’espace, avec leurs résidents riches et blasés. Il existait même un feuilleton vidéo à succès qui se passait à bord d’une navette. Mais leur vaisseau, le Ganesh, n’y ressemblait guère. Il était évident qu’il faisait le tour du système solaire depuis pas mal d’années et toujours au complet. L’intérieur commençait à être fatigué, et quand on se restreignait à l’anneau de pesanteur, il apparaissait comme très petit, plus petit en tout cas que tout ce qu’Art avait imaginé en regardant les documents historiques sur l’Arès et tous ces vaisseaux. Mais les Cent Premiers avaient disposé d’un espace vital cinq fois supérieur à celui de l’anneau du Ganesh, et le Ganesh, lui, transportait cinq cents passagers.
Ils étaient partis depuis trois mois. Art consacrait le plus clair de son temps à visionner des documentaires sur Mars. Il prenait tous ses repas dans la salle à manger, qui était décorée dans le style des grands paquebots des années 1920, risquait quelques jetons au casino, décoré dans le style Las Vegas des années 1970, mais, avant tout, il dormait et regardait la télé. Deux activités qui se fondaient l’une dans l’autre, car s’il avait des rêves particulièrement nets à propos de Mars, les documentaires répondaient à une sorte de logique surréaliste. Il revit les célèbres enregistrements des débats Clayborne-Russell et, dans la même nuit, il rêva qu’il discutait sans succès avec Ann Clayborne qui, tout comme dans les enregistrements, ressemblait à la femme du fermier du tableau American Gothic[26], mais en plus maigre et plus sévère. Un autre film, pris à partir d’un drone, l’avait également profondément impressionné : le drone plongeait depuis le haut des vertigineuses falaises de Marineris pendant près d’une minute avant de se redresser et de survoler l’amas de rocs et de glace du plancher du canyon. Plusieurs fois, dans les semaines qui suivirent, Art rêva qu’il faisait la même chute, et s’éveilla régulièrement avant l’impact. Il lui apparut que certains secteurs de son inconscient considéraient qu’il avait commis une erreur en décidant de partir pour Mars. Il haussa les épaules à cette idée et continua de manger à heures régulières et de pratiquer la marche. Erreur ou pas, sa mission avait commencé.
26
Œuvre célèbre de l’école naïve américaine, représentant un couple de fermiers, et due à Grant Wood (Art Institute de Chicago).