Adrienne leur décrivit avec brio la destruction de la ville en 2061. Dans sa chute, le câble, bien sûr, avait écrasé les faubourgs, à l’est du Socle, dès les premières secondes. Puis il s’était déployé sur toute la planète et avait frappé une deuxième fois, comme un fouet géant, au sud de la ville. Sous la secousse, une fissure insoupçonnée dans le basalte avait cédé et le tiers des constructions, qui se trouvaient du mauvais côté, avaient dévalé les cinq mille mètres de la falaise jusqu’au fond de la caldeira. Les deux tiers restants avaient été aplatis net. Heureusement pour eux, les habitants avaient été évacués entre l’arrachement de Clarke et le deuxième passage du câble, et les pertes en vies humaines avaient été minimisées. Mais Sheffield avait été détruite à cent pour cent.
Adrienne leur expliqua que, pendant de longues années, le site avait été abandonné comme la plupart des autres cités ravagées par les troubles de 61. Un grand nombre de ces cités étaient demeurées en ruines, mais le site de Sheffield restait le lieu idéal pour l’ancrage d’un ascenseur spatial et, lorsque Subarashii s’était lancée dans la construction spatiale d’un nouvel ascenseur à la fin des années 2080, on avait très vite entrepris la reconstruction de la ville. Une étude aréologique approfondie n’avait pas révélé de nouvelles fissures dans la bordure sud du volcan et on avait ainsi pu rebâtir sur le même emplacement. Des engins de démolition avaient évacué ce qui restait de l’ancienne Sheffield, en poussant le plus gros des ruines dans le vide, pour ne conserver que la partie la plus orientale de la ville, autour de l’ancien Socle, qui était comme une sorte de monument dédié au désastre – tout en étant l’élément moteur d’une industrie touristique naissante. À l’évidence, le tourisme avait pris une part importante dans l’économie de la ville au fil des années, bien avant la réinstallation de l’ascenseur.
Ils prirent ensuite un autre tramway pour se rendre à la porte est de la tente, puis s’engagèrent dans un tube transparent accédant à une tente adjacente, qui couvrait les ruines, la masse de béton de l’ancien terminal du câble, ainsi que la partie inférieure du câble lui-même. Ils explorèrent avec curiosité les décombres, le tronçon de câble qui avait été nettoyé, les fondations et les canalisations tordues. C’était comme si tout le site avait été soumis à un bombardement intensif.
Art s’arrêta pour observer avec intérêt le bout du câble. Le cylindre géant de filaments de carbone ne semblait presque pas avoir été endommagé par la chute. Mais on pouvait supposer que c’était cette partie qui avait frappé le sol de Mars avec une force moindre. Adrienne leur expliqua que l’extrémité du câble s’était enroulée dans l’énorme bunker du Socle avant d’en être extirpée lorsque le câble était retombé sur la pente orientale de Pavonis. Ce qui n’était pas vraiment grave pour un matériau qui avait été conçu pour résister à la traction d’un astéroïde en orbite au-delà du point aréosynchrone. Et l’ancien câble semblait attendre d’être redressé et remis en place : haut comme un immeuble de trois étages, sa coque noire incrustée de colliers d’acier. La tente ne le recouvrait que sur cent mètres et quelque. Plus loin, il était à l’air libre et retombait vers le bord du cratère qui fermait leur horizon. Mais, du point où ils se trouvaient, ils mesuraient mieux encore les proportions géantes de Pavonis Mons.
Immédiatement au sud, le nouveau Socle se dressait comme un monstrueux bunker, et le câble dressé vers le ciel évoquait une corde raide de mage hindou : fin et noir, parfaitement droit, il se perdait à quelques centaines de mètres de hauteur, comme un gratte-ciel grêle dont on avait du mal à penser que les milliards de tresses de carbone qui le composaient représentaient la structure portante la plus gigantesque jamais conçue par l’homme.
— Tout cela est tellement étrange, dit Art, avec un sentiment creux de désarroi.
À l’heure du déjeuner, Adrienne les conduisit dans un café de la plazza centrale. Là, ils auraient pu se croire dans le quartier à la mode de n’importe quelle ville sur Terre – Houston, Ottawa ou Tbilissi – où des promoteurs avaient cassé à grand bruit les vieilles constructions pour bâtir une prospérité toute neuve. Pour revenir, ils prirent un métro qui leur était familier et, en sortant, ils retrouvèrent les grands couloirs de Praxis rappelant tout à fait ceux d’un palace sur Terre. Oui, tout était familier – à tel point que lorsque Art regagnait sa chambre pour se pencher sur la caldeira, il éprouvait un nouveau choc : c’était Mars, immense, rocailleuse, qui semblait vouloir l’aspirer dans son vide rose. En fait, se dit Art, si le panneau extérieur venait à se briser, la baisse de pression le projetterait aussitôt dans le vide. C’était peu vraisemblable, mais cette image déclencha en lui une sorte de frisson déplaisant. Et il ferma soigneusement les rideaux.
Il les laissa fermés par la suite. Et il remarqua qu’il avait tendance à se tenir éloigné de la fenêtre. Tôt le matin, il s’habillait et quittait très vite sa chambre pour suivre les visites d’Adrienne. De nouveaux arrivants s’étaient joints à eux. Il déjeunait quelquefois avec certains. Il passait généralement ses après-midi à parcourir la ville, suivant fidèlement les itinéraires d’Adrienne. Une nuit, il décida de transmettre un rapport à Fort : Je suis sur Mars. J’apprends à m’orienter. Sheffield est une très jolie ville. Et j’ai une vue superbe depuis ma chambre. Toujours sans réponse.
Adrienne leur fit visiter certains immeubles de Praxis qui étaient regroupés à l’est de Sheffield, près du bord de la caldeira. Ils rencontrèrent des responsables des projets martiens en cours. Praxis semblait très présente sur Mars, beaucoup plus en tout cas qu’en Amérique. Au fil de ses promenades, Art essayait de classer les transnats selon leur importance en se fiant de façon relative aux plaques des immeubles. Elles étaient toutes là : Armscor, Subarashii, Oroco, Mitsubishi, Seven Swedes, Shellalco, Gentine, et ainsi de suite… Elles occupaient chacune un complexe, et parfois un secteur complet de la ville. Il était clair qu’elles s’étaient toutes installées à cause du nouvel ascenseur, qui avait redonné à Sheffield son rang de capitale de la planète. Toutes les transnats apportaient de l’argent, construisaient des subdivisions martiennes et même des faubourgs sous tente. Leur richesse était lisible dans tous les édifices – mais aussi, songea Art, dans le comportement des passants. Les nouveaux venus se remarquaient immédiatement – ingénieurs ou hommes d’affaires, tous marchaient avec une expression d’intense concentration. Ce qui permettait d’identifier sans difficulté les jeunes Martiens, avec leur allure de chats, parfaitement coordonnés. Mais ils constituaient une minorité dans Sheffield, et Art en vint à se demander si la situation était la même dans toutes les cités martiennes.
Quant à l’architecture, elle était conditionnée par l’essor des prix sous la tente, et les édifices étaient souvent trapus, cubiques, construits de la rue jusqu’à la paroi même de la tente. Lorsque le plan de construction serait achevé, il n’y aurait plus qu’un réseau de dix plazzas triangulaires, de larges boulevards, ainsi que le parc incurvé à la lisière du cratère pour éviter que la ville ne devienne un agglomérat de gratte-ciel, tous avec les mêmes façades de pierre polie dans divers tons de rouge. Sheffield était une ville qui avait été reconstruite pour les affaires.
Et Art avait le sentiment que Praxis y prendrait une large part. Subarashii était le principal entrepreneur de l’ascenseur, mais c’était Praxis qui fournissait le software, tout comme pour le premier ascenseur, et aussi certaines cabines et une large part du système de sécurité. Toutes les attributions de marché, apprit-il, avaient été décidées par un comité appelé l’Autorité transitoire des Nations unies, qui était censée dépendre de l’ONU, mais qui était contrôlée par les transnats. Et Praxis s’était montrée aussi agressive que ses concurrents. Il était possible que William Fort se soit intéressé à la bio-infrastructure, mais des intérêts plus simples entraient aussi dans le cadre des opérations de Praxis. Il y avait des divisions de Praxis qui construisaient des systèmes d’adduction d’eau, des pistes magnétiques de train, des villes-canyons, des centrales électriques à éoliennes et des plantations aréothermiques. Ces deux derniers investissements étaient considérés comme marginaux, de même que les collecteurs solaires sur orbite et la centrale à fusion de Xanthe, sans omettre l’ancienne génération de réacteurs rapides intégrés. Mais l’exploitation des sources d’énergie locales était la spécialité de la filiale de Praxis : Power From Below[27] qui justifiait son nom en déployant un maximum d’énergie dans l’intérieur martien.