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La filiale locale de récupération de Praxis, l’équivalent martien de Dumpmines, s’appelait Ouroboros[28] et, tout comme Power From Below, elle était assez réduite. En vérité, à peine Art les avait-il rencontrés, certain matin, que les responsables d’Ouroboros lui apprirent que Mars n’était pas une mine de récupération : tout ou presque y était recyclé ou reconverti en compost. Les décharges de la planète étaient plutôt des centres de tri de matériaux divers qui attendaient une réutilisation à venir. Ouroboros se maintenait surtout en rassemblant les détritus et effluents plus ou moins récalcitrants – qu’ils soient toxiques, abandonnés ou simplement inutiles – en attendant de leur trouver un usage quelconque.

À Sheffield, Ouroboros occupait un seul étage d’un des gratte-ciel du centre. La société avait entamé les travaux d’excavation des ruines de l’ancienne ville avant que l’on prenne la décision de les jeter sans cérémonie dans le fond de la caldeira. C’était un nommé Zafir qui avait dirigé le projet de récupération du câble abattu. Il accompagna Adrienne et Art jusqu’à la gare. Le train les emmena sur le bord est du cratère, jusqu’à un village de tentes. L’une d’elle servait de hangar à Ouroboros et, immédiatement à l’extérieur, parmi d’autres véhicules, se dressait une gigantesque usine de traitement mobile que l’on appelait la Bête. Comparé à la Bête, un SuperRathje ressemblait à une petite voiture – c’était plus un immeuble roulant qu’un véhicule, et il était entièrement robotisé. Une autre Bête travaillait déjà sur le câble à l’ouest de Tharsis et Art fut pressé de se livrer à une inspection du site. Zafir, ainsi que deux techniciens, lui fit faire le tour de la Bête et il se retrouva dans un grand compartiment, tout au sommet. Des quartiers d’habitation avaient été prévus pour les visiteurs.

Zafir était enthousiaste à propos des découvertes que l’autre Bête avait faites sur l’ouest de Tharsis.

— Bien sûr, elle récupère les filaments de carbone et les hélices en gel de diamant, ce qui est pour nous un apport permanent. Et il y a aussi certains éléments exotiques bréchiformes qui ont été métamorphosés durant la chute sur l’autre hémisphère. Mais ce qui va vous intéresser, ce sont les buckyballs[29] et les buckytubes. Il s’est révélé que les pressions et les températures dans la zone occidentale de Tharsis étaient identiques à celles des réacteurs à arc qui fabriquent des fullerenes, et nous avons là-bas un segment de cent kilomètres de câble dont le carbone, dans la partie inférieure, est composé de buckyballs – pour la plupart des soixante, mais on trouve aussi quelques calibres trente, et une variété de superbuckies et de buckytubes de toutes les tailles.

Certains superbuckies avaient fusionné avec d’autres éléments pris au piège de la cage de carbone. Ces « full fullerenes » étaient très utiles dans la fabrication des matériaux composites, mais très coûteux à produire en labo à cause du haut niveau d’énergie nécessaire. C’était une trouvaille précieuse.

— Et nous faisons le tri des différents superbuckies pour lesquels votre chromatographie ionique va être nécessaire.

— Je comprends, fit Art.

Il avait effectivement travaillé en chromatographie ionique pour ses analyses en Géorgie, et c’était la raison officielle qui avait été avancée pour qu’il soit nommé pour l’intérieur martien. Et c’est ainsi que, dans les jours qui suivirent, Zafir et certains techniciens spécialistes de la Bête apprirent à Art comment la domestiquer. Chaque soir, ils dînaient ensemble dans un petit restaurant, sous une tente des faubourgs est de la ville. Quand le soleil se couchait, ils découvraient l’immense panorama de Sheffield, englobant trente kilomètres du cratère. La ville, dans le crépuscule, était comme une lampe perchée au-dessus de l’abysse obscur.

Durant le repas, la conversation portait rarement sur le projet d’Art et, en y réfléchissant, il se dit que c’était sans doute là un simple effet de la courtoisie de ses collègues. La Bête était parfaitement opérationnelle, et les quelques problèmes de tri qui s’étaient présentés après la découverte des plus récents fullerenes auraient très bien pu être résolus par des chromatographes ioniques locaux. Donc, les raisons pour lesquelles Praxis avait envoyé Art sur Mars n’étaient guère évidentes, ce qui cachait quelque chose. Et le groupe évitait d’aborder ce sujet, épargnant ainsi à Art les mensonges, les haussements d’épaules maladroits et toute incitation à des confidences.

Ce qu’Art appréciait. Malgré tout, cela conférait une certaine distance à leurs conversations. Il ne voyait que rarement les nouveaux venus de Praxis, en dehors des rencontres d’orientation, et il se sentait un peu seul. Comme les jours passaient, ce sentiment devint un malaise, puis une oppression. Il gardait les rideaux de sa fenêtre fermés, désormais, et mangeait généralement dans des restaurants éloignés du bord du cratère. Cela commençait à ressembler aux semaines qu’il avait passées à bord du Ganesh, période qui lui avait laissé un souvenir pénible. Quelquefois, il devait lutter contre le sentiment d’avoir commis une faute en se laissant expédier sur Mars.

Après le dernier cours d’orientation, il y eut un cocktail dans les locaux de Praxis. Art but plus qu’à son habitude et inhala quelques bouffées de protoxyde d’azote. Il avait appris que les gaz hilarants étaient à la mode dans le monde des constructeurs, ici : on trouvait toujours des bombes de gaz divers dans les distributeurs des toilettes. Et il dut bien admettre que l’azote apportait quelques bulles supplémentaires au champagne. C’était une combinaison heureuse, comme les cacahuètes avec la bière, ou la chantilly sur la tarte aux pommes.

Plus tard dans la soirée, il se perdit dans les rues de Sheffield avec la sensation que l’azote avait sur lui un effet antigravitationnel. Sous la pesanteur martienne, il se sentait trop léger et il se dit qu’il ne pesait plus que cinq kilos. C’était à la fois bizarre et déplaisant. Comme s’il marchait sur du verre ciré.

Il faillit heurter un jeune homme, un peu plus grand que lui – les cheveux noirs, gracile comme un oiseau, et gracieux également. Celui-ci s’écarta puis le stabilisa, une main posée sur son épaule.

Le jeune homme le fixa droit dans les yeux.

— Vous êtes Arthur Randolph ?

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28

Dans la mythologie aztèque, le serpent Ouroboros, lové sur lui-même, représente l’univers cyclique. (N.d.T.)

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29

Le «Buckminster Fullerene» (ainsi appelé en hommage à Buckminster Fuller, ingénieur américain, 1895-1983, concepteur des «coupoles géodésiques»), fait d’un réseau tridimensionnel de tiges d’acier. Le Buckminster Fullerene, également appelé «Fottballerene», est la troisième forme naturelle du carbone pur, avec le graphite et le diamant, et se présente sous forme de billes, d’où le surnom de «buckyballs». (N.d.T.)