— Oui, fit Art, surpris. Et vous, qui êtes-vous ?
— C’est moi qui ai contacté William Fort.
Art se figea brusquement et se balança d’un pied sur l’autre. Le jeune homme le redressa avec douceur. Le contact de sa main était chaud sur l’avant-bras d’Art. Il le dévisageait d’un regard franc, avec un sourire amical. Il devait avoir vingt-cinq ans, estima Art, peut-être moins. Il était beau, la peau mate, avec des sourcils drus et noirs et des yeux légèrement asiatiques très écartés au-dessus de ses pommettes marquées. Il y avait de l’intelligence dans son regard magnétique empreint de curiosité. Il plut à Art dans l’instant, sans qu’il pût savoir pourquoi. Il n’obéissait qu’à ses sentiments.
— Appelez-moi Art, dit-il.
— Je suis Nirgal. Descendons jusqu’au parc du Belvédère.
Art le suivit au long du boulevard couvert de gazon qui allait vers le bord du cratère. Quand ils enfilèrent le sentier longeant la paroi, Nirgal saisit franchement Art par le bras. À nouveau, Art sentit sa chaleur et se demanda si le jeune homme n’avait pas la fièvre, quoiqu’il n’y en eût aucun signe dans ses yeux.
— Pourquoi êtes-vous là ? lui demanda Nirgal.
Son ton et son expression allaient plus loin qu’une simple question formelle. Art réfléchit.
— Pour vous aider, dit-il enfin.
— Alors vous allez vous joindre à nous ?
À nouveau, il était clair que le jeune homme voulait lui dire quelque chose de différent, de fondamental.
— Oui, fit Art. Quand vous voudrez.
Nirgal sourit, un sourire fugace de ravissement qu’il domina à peine avant de lui dire :
— Bien. Très bien. Mais, écoutez-moi : j’agis de ma propre initiative. Vous comprenez ? Il y a des gens qui ne m’approuveraient pas. Je veux donc vous introduire parmi nous comme s’il s’agissait d’un accident. Vous êtes d’accord ?
— Parfait. (Art secoua la tête, décontenancé.) Mais c’était bien comme cela que je comptais procéder.
Nirgal s’était arrêté près de la bulle d’observation. Il s’empara de la main d’Art et la serra. Et son regard, si inflexible et ouvert, était un contact d’un autre genre.
— C’est bien. Merci. Alors, continuez ce que vous avez à faire. Poursuivez votre projet de récupération et nous vous prendrons en charge là-bas. Nous nous reverrons ensuite.
Et il s’éloigna à travers le parc en direction de la gare, avec ces longues enjambées qui étaient le propre des jeunes indigènes. Art le suivit longuement du regard, essayant de se souvenir de chaque détail de leur rencontre, de trouver ce qui lui avait conféré une telle importance. C’était simplement, sans doute, décida-t-il, l’expression de Nirgal – elle n’était pas seulement intense, comme c’était souvent le cas chez les jeunes gens, elle possédait une force plaisante, drôle. Il se rappelait le sourire qu’il avait eu quand Art lui avait dit (promis) qu’il allait se joindre à eux. Et il sourit à son tour.
En retrouvant sa chambre, il alla droit à la fenêtre et écarta les rideaux. Puis il s’assit à la table, alluma son lutrin et chercha l’entrée Nirgal. Mais il ne trouva personne de ce nom. Il trouva pourtant Nirgal Vallis, entre le Bassin d’Argyre et Valles Marineris. C’était l’un des meilleurs exemples de chenaux de la planète, apprit-il. Long et sinueux. Nirgal était le nom babylonien de Mars.
Il retourna à la fenêtre, appuya son nez contre la vitre, et plongea le regard au fond de la gorge de la chose, vers le cœur rocailleux du monstre. Vers les parois incurvées, le fond si lointain, la crête acérée et circulaire – il but tout cela des yeux : l’éventail des ocres, des bruns, des gris et des noirs, des orangés, des jaunes et des rouges. Les rouges surtout, qui déployaient toutes leurs variétés… Et, pour la première fois, il n’éprouva aucune crainte. Un sentiment nouveau venait de monter en lui. Il frissonna et sauta sur place un instant, en une brève danse. Désormais, il pourrait affronter ce panorama. Et il pourrait maîtriser la gravité. Il avait rencontré un Martien, un membre de l’underground, un jeune homme au charisme étrange. Et il allait le revoir, lui et les autres… Maintenant, il était vraiment sur Mars.
Et quelques jours après, il était sur la pente ouest de Pavonis Mons, pilotant un petit patrouilleur sur une route étroite qui suivait en parallèle une pente de déjections chaotique. Une voie de chemin de fer à crémaillère plongeait vers le fond. Il avait transmis un dernier message codé à Fort pour lui annoncer qu’il démarrait sa mission et avait reçu sa première réponse : Bon voyage.
Durant la première heure de cette randonnée, il avait vu ce que tout le monde lui avait annoncé comme un panorama spectaculaire. Il avait d’abord escaladé la bordure ouest de la caldeira avant de s’engager sur la pente extérieure. Il se trouvait alors à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Sheffield. Il franchit l’arête sud-ouest du vaste plateau de bordure et s’engagea vers le bas. Un horizon nouveau lui apparut. Tout en bas, et très lointain – une barre incurvée, brumeuse, blanche, comme un croissant de Terre vu du hublot d’une navette spatiale. Ce qui était logique : Pavonis culminait au-dessus d’Amazonis Planitia à l’altitude où certains vaisseaux évoluent lors de la phase finale de leur retour vers la Terre – plus de vingt-cinq mille mètres. Dans la même perspective, il découvrait Arsia Mons, le plus au sud des trois volcans de l’alignement de Tharsis, dressé à l’horizon comme un autre monde voisin. Et ce nuage noir, loin à l’horizon du nord-ouest, ça pouvait bien être Olympus Mons ! Une vue stupéfiante !
C’est ainsi que sa première journée de voyage fut toute en descente. Mais son moral, au contraire, grimpait de plus en plus haut.
« Mon vieux, se dit-il, là, il n’y a plus aucune chance qu’on soit encore au Kansas. On est en route pour aller voir le magicien ! Le puissant magicien de Mars[30] ! »
La route suivait la trace laissée par le câble abattu. Il avait provoqué un impact gigantesque en touchant le sol sur le flanc occidental de Tharsis, moindre que lors de son ultime spirale autour de la planète, bien sûr, mais cela avait suffi à créer ces superbuckies si intéressants qu’Art avait pour mission de repérer. La Bête qui l’attendait avait déjà récupéré le câble dans ce secteur. Il avait pratiquement disparu du paysage, ne laissant que quelques voies ferrées, plus une troisième voie à crémaillère au milieu des restes. La Bête avait construit ces rails avec le carbone du câble avant d’en utiliser d’autres parties, plus le magnésium présent dans le sol, pour bâtir des véhicules autonomes à crémaillère, qui avaient transporté les matériaux récupérés jusqu’aux usines de traitement Ouroboros de Sheffield. Un boulot parfait, se dit Art en voyant passer un petit véhicule robot en route pour la ville.
La seconde journée de son voyage, il quitta l’immense cône de Pavonis pour s’engager sur la bosse de Tharsis. Il rencontra un terrain caillouteux creusé de multiples cratères de météores. La neige s’y mêlait au sable. Il se trouvait maintenant sur la pente ouest de Tharsis couverte de névé, balayée fréquemment par des tempêtes de neige qui ne fondait jamais mais s’accumulait au contraire d’année en année. L’amas de neige écrasée, appelé névé, était encore récent, mais dans quelques années les couches inférieures se transformeraient en glace et des glaciers se formeraient sur les pentes.
De grands rochers se dressaient sur le névé, ainsi que les anneaux de cratères qui semblaient dater de la veille, si l’on oubliait l’épaisse couche de neige qui tapissait leur fond.
Art parcourut encore plusieurs kilomètres avant d’apercevoir enfin la Bête qui travaillait sur les restes du câble. Il en découvrit d’abord la partie supérieure à l’horizon, mais il ne la vit dans son ensemble qu’après une heure. Au milieu de l’étendue déserte, elle semblait moins gigantesque que celle qu’il avait visitée à Sheffield Est mais, en s’approchant de son flanc, il réalisa qu’elle avait les dimensions d’un bloc d’immeubles. Un orifice carré, en bas, ressemblait terriblement à une entrée de parking. Art se dirigea droit dessus et entra – la Bête se déplaçait à trois kilomètres par jour et sa manœuvre n’eut rien d’une performance. Quand il fut à l’intérieur, il suivit une rampe incurvée et franchit un tunnel avant de pénétrer dans le sas. Là, il s’entretint par radio avec l’intelligence artificielle de la Bête. Les portes se refermèrent sur son patrouilleur et, dans la minute suivante, il put descendre du véhicule et emprunter l’ascenseur qui accédait au pont d’observation.