Elle descendit. Le ciel était à présent une arche de couleurs intenses et le soleil était très bas sur l’horizon des dunes. Sa lumière serait derrière elle. Elle plongea entre les dunes et, prudemment, en escalada une avant de ramper sur les derniers mètres. Elle leva le regard vers la tour, qui n’était qu’à un kilomètre à l’est. Quand elle constata à quel point elle était proche de sa base, elle colla le menton au sol, au milieu de déjections aussi grosses que son casque.
Elle avait devant elle une sorte de complexe géant de forage. Gigantesque, en fait. À sa base massive, elle découvrait maintenant deux chenilles, pareilles à celles qui tractaient les fusées les plus lourdes dans un spatioport. La tour de forage se dressait à plus de soixante mètres de haut. Sa partie inférieure devait abriter les quartiers d’habitation des techniciens et les entrepôts.
Derrière le monstre, sur la pente douce qui s’inclinait vers le nord, il y avait une mer de glace. Et, immédiatement au nord de la foreuse, les crêtes de grandes dunes barkhanes[31] saillaient hors de la glace – d’abord comme autant de galets d’une plage, puis comme des centaines d’îlots en croissants. Mais, à deux kilomètres de là, le haut des dunes s’effaçait pour être remplacé par la glace.
Une glace propre et pure, translucide sous le ciel mauve, plus claire que toutes les formes de glace qu’elle avait jamais vues à la surface de Mars, lisse, sans la moindre cassure. Elle dégageait une faible vapeur qui dérivait vers l’est. Et, à sa surface, des hommes, en walkers et casques, faisaient du patin. Ils ressemblaient à des fourmis.
Tout était devenu clair dans l’instant où elle avait vu la glace. Il y avait bien longtemps qu’elle avait elle-même confirmé l’hypothèse du grand impact, qui expliquait la dichotomie entre les deux hémisphères. L’hémisphère Nord, plus bas et lisse, était simplement un bassin d’impact exceptionnellement vaste qui résultait d’une collision inimaginable, à l’âge noachien, entre Mars et un astéroïde presque aussi gros que la planète. Le cœur rocheux de l’astéroïde qui ne s’était pas vaporisé était devenu partie intégrante de Mars, et certaines théories expliquaient que les mouvement irréguliers du manteau relevés dans la bosse de Tharsis étaient des développements tardifs qui résultaient des perturbations originales de l’impact. Pour Ann, cette explication était improbable, mais il n’en restait pas moins que le grand choc avait eu lieu, qu’il avait balayé tout l’hémisphère Nord en abaissant son niveau de quatre mille mètres par rapport à l’hémisphère Sud. Le choc avait été formidable, mais il remontait au Noachien, et c’était sans doute le même type de collision qui avait provoqué la naissance de la Lune à partir de la Terre. À vrai dire, l’argument majeur des adversaires du choc martien était que la planète rouge aurait dû logiquement avoir une lune proportionnelle à celle de la Terre.
Mais là, en observant le gigantesque complexe de forage, Ann pouvait constater que l’hémisphère Nord était encore plus bas qu’il ne le paraissait, car son socle rocheux était extraordinairement profond, à plus de cinq mille mètres sous les dunes. L’impact avec le planétoïde avait creusé une dépression énorme qui s’était presque entièrement comblée avec le temps, par l’apport des déjections, le sable et le gravier portés par les tempêtes avant l’arrivée des matériaux arrachés au Grand Escarpement par l’érosion du vent, puis de l’eau. Car c’était l’eau qui avait gagné les creux les plus bas, comme toujours. Avec le premier gel et l’éclatement des anciens aquifères, le dégazage des lits de roches calcinées et l’effet de loupe de la calotte polaire. Tout cela avait précipité la migration des matières vers cette zone plus profonde jusqu’à former un réservoir géant dans le sous-sol, un lac de glace et d’eau qui s’était déployé autour de la planète pour former une bande au 60° de latitude nord, à l’exception ironique de l’île rocheuse sur laquelle se dressait la calotte polaire elle-même.
Ann avait découvert cette mer souterraine bien des années auparavant. Selon ses estimations, elle devait contenir entre soixante et soixante-dix pour cent du volume total d’eau sur Mars. C’était en fait l’Oceanus Borealis dont certains terraformeurs avaient parlé – mais en plus profond, beaucoup, beaucoup plus profond, et en grande partie gelé, mélangé avec le régolite et le gravier. Un océan de permafrost avec un peu de liquide dans les profondeurs de la roche. Prisonnier pour toujours, du moins l’avait-elle cru alors, car quelle que fut l’intensité de la chaleur diffusée à la surface de la planète par les terraformeurs, l’océan de permafrost ne fondrait jamais de plus d’un mètre par millénaire – et même en fondant, il resterait dans le sous-sol : simple question de gravité.
Ce qui expliquait le mastodonte qui travaillait sous ses yeux. Ils étaient lancés dans l’extraction de l’eau. Ils avaient démarré l’exploitation minière des aquifères, et faisaient fondre le permafrost, sans doute avec des explosifs nucléaires, avant de pomper l’eau en surface. Le poids du régolite aidait même probablement à pousser l’eau vers la surface. Si plusieurs installations de ce type se déplaçaient sur la planète, elles récupéreraient des quantités d’eau phénoménales. Et, à terme, elles créeraient une mer de faible profondeur. D’abord une mer de glace mais, entre le réchauffement de l’atmosphère, le soleil, l’action des bactéries, les vents nouveaux et plus forts, cette mer finirait par fondre. Et l’Oceanus Borealis existerait réellement. Et l’ancienne Vastitas Borealis, avec ses chapelets de dunes grenat, constituerait alors le fond de la mer. Elle serait noyée.
Dans le crépuscule, elle retourna au patrouilleur d’un pas fatigué. Elle eut du mal à manœuvrer le sas, puis à enlever son casque. Elle resta assise, inerte devant le micro-ondes, pendant une heure, l’esprit envahi par des images. Des fourmis brûlaient sous une loupe, une fourmilière était noyée derrière un barrage de boue… Elle avait cru que rien ne pourrait plus l’atteindre dans cette existence préposthume qui était la sienne : mais ses mains tremblaient et elle ne parvenait pas à lever les yeux vers le riz et le saumon, dans le micro-ondes. Son estomac s’était changé en pierre. Dans le flux aléatoire des contingences universelles, rien n’importait plus. Et pourtant…
Elle démarra. Elle ne voyait pas autre chose à faire. Elle retourna vers le sud sur les longues pentes basses. Elle franchit Chryse et sa petite mer de glace. Plus tard, ce ne serait plus sans doute qu’une baie ouverte sur un vaste océan. Elle se concentrait sur son travail, ou elle essayait du moins. Elle essayait de ne plus voir que la roche, de penser comme une pierre.
Un jour, elle s’engagea sur une plaine parsemée de rochers noirs. Le fond était plus lisse que d’ordinaire. L’horizon, à cinq kilomètres de distance, comme toujours, ressemblait à celui que l’on voyait d’Underhill et de toutes les lowlands. Un petit monde dont les blocs noirs étaient comme autant de ballons fossiles provenant de divers sports. Tous étaient noirs et avaient des facettes : des ventifacts[32].
Elle descendit et regarda autour d’elle. Elle était attirée par ces rochers noirs. Elle marcha longtemps en direction de l’ouest.
Un front de nuages bas roulait sur l’horizon et elle ressentit la poussée du vent jusqu’au creux de son ventre. Dans la pénombre prématurée de la tempête du soir, le paysage acquérait une beauté étrange.
32
Objets façonnés par le vent, tout comme les artefacts sont produits par la main de l’homme.