Выбрать главу

L’important était avant tout de découvrir un groupe plus réduit à l’intérieur de Biotique, et il s’y employa. Dans un premier temps, il était logique qu’il se concentre sur son labo. Il s’était présenté comme biophysicien, ce qui était un risque, mais ça le plaçait exactement au point où il souhaitait se trouver dans la société. Et il espérait bien tenir. Sinon, il pourrait prétendre qu’il avait démarré à l’origine dans la physique, ce qui était vrai, après tout. Sa supérieure était une Japonaise appelée Claire, d’âge moyen, sympathique et efficace. C’était elle qui l’avait accueilli à son arrivée et l’avait assigné à une équipe qui travaillait sur des plantes de la deuxième et troisième génération, destinées aux régions glaciaires de l’hémisphère Nord. Ces environnements récemment hydratés offraient des possibilités incroyablement riches au design botanique depuis que les chercheurs n’avaient plus à travailler sur toutes les espèces à partir des modèles xérophytes[33] Sax avait prévu cela dès qu’il avait repéré les flots furieux qui s’étaient déversés de Ius Chasma dans Melas, en 2061. Et voilà que quarante ans plus tard il pouvait travailler là-dessus.

C’est donc avec un certain bonheur qu’il se mit au travail. D’abord, il devait se remettre dans l’actualité, savoir ce qu’on avait déjà planté là-bas, dans les régions glacées du Nord. Comme à son habitude, il se mit à lire avec voracité, se goinfra de vidéos et apprit ainsi que, sous l’atmosphère froide et ténue, la glace nouvelle se sublimait jusqu’à n’être plus qu’un fragile réseau de dentelle. Ce qui impliquait l’existence de milliards de poches de vie plus ou moins larges, dans la glace même. Les premières formes de vie végétale qui avaient été implantées là-bas sur une vaste échelle étaient des variétés d’algues propres à la neige et à la glace. On les avait améliorées au niveau phréatophytique[34] car la glace, même pure, très vite, se couvrait d’une croûte de sel apporté par le sable pulvérulent des tempêtes. Les algues génétiquement adaptées au sel s’étaient bien comportées et s’étaient propagées dans les creux des glaciers, parfois même en surface. Et, parce qu’elles étaient plus sombres que le sol, roses, rouges, vertes ou noires, la glace avait eu tendance à fondre sous les algues, surtout durant l’été, quand les températures s’élevaient au-dessus de zéro. De petits torrents avaient donc fait leur apparition au flanc des glaciers et sur leurs berges. Ces régions humides de moraines ressemblaient aux environnements polaires terrestres et à ceux des glaciers de haute montagne. Des années auparavant, les équipes de Biotique avaient ensemencé des régions avec des bactéries et des plantes génétiquement modifiées pour survivre à la salinité ambiante. Pour la plupart, elles prospéraient aussi bien que les algues.

Les équipes de design essayaient actuellement de bâtir à partir de ces premiers succès afin d’introduire dans ce milieu une gamme de plantes plus large, ainsi que des insectes élevés pour tolérer le taux important de gaz carbonique de l’atmosphère. Biotique disposait d’un vaste choix de plantes gabarits pour ses prélèvements de séquences chromosomiques, et elle avait plusieurs années martiennes d’expérience sur le terrain. Sax avait pas mal de temps à rattraper. Durant ses premières semaines de labo, et dans l’arboretum de la société, sur le plateau de Hunt, il se concentra exclusivement sur les nouvelles variétés de plantes, se contentant de progresser vers le schéma plus vaste qu’il aborderait en temps voulu.

Quand il n’était pas plongé dans ses lectures, ses éprouvettes, ou rivé à l’oculaire d’un microscope, ou bien encore dans l’arboretum, il s’entraînait à être Stephen Lindholm. Dans le labo, il ne se différenciait guère de Sax Russell. Mais, au terme de chaque journée, il devait faire un effort réel pour rejoindre les autres dans les divers cafés du plateau de la mesa, boire quelques verres en leur compagnie, bavarder à propos du travail de la journée et de bien d’autres choses.

Même alors, il se surprenait lui-même à « être » Lindholm qui, il le découvrit, posait sans arrêt des questions et riait fréquemment. En fait, la bouche de Lindholm semblait rendre le rire plus facile. Les questions des autres – Claire, en général, une immigrante anglaise appelée Jessica et un Kenyan, Berkina – n’effleuraient que rarement le passé terrien de Lindholm. Quand il en était question, Sax trouvait facilement une réponse minimaliste – Desmond avait donné à Lindholm un passé dans la propre ville natale de Sax, Boulder, Colorado – ce qui lui permettait de retourner les questions à son interlocuteur, une technique qu’il avait fréquemment observée chez Michel. Les gens adoraient parler. Et Sax, contrairement à Simon, n’avait jamais été un taciturne. Ces contacts avec les autres aidaient à la solitude. Et ses nouveaux collègues parlaient souvent boutique d’une manière intéressante. Il leur racontait ses promenades dans Burroughs, posait des questions à propos de tel ou tel détail qu’il avait noté, les interrogeait sur leur passé, sur Biotique, la situation sur Mars, etc. Ce qui était aussi logique pour Lindholm que pour Sax, se disait-il.

Ses collègues – plus particulièrement Claire et Berkina – lui confirmèrent ce qui lui était apparu comme évident dès ses premières sorties : Burroughs était en train de devenir de facto la capitale de Mars, du fait même que les états-majors des plus grandes transnationales y étaient installés. Trois de ces géants, Armscor, Subarashii et Consolidated, étaient devenus les pivots du gouvernement de la planète. Elles étaient les transnationales les plus soudées au Groupe des Onze et aux nations industrielles de la Terre. Elles leur avaient permis de survivre à la guerre de 2061, et s’étaient désormais plus ou moins fondues en une structure unique de pouvoir. Désormais, nul n’était certain de savoir qui tirait les ficelles, sur Terre : les nations ou les grands cartels. Mais sur Mars, c’était évident. L’AMONU avait été détruite comme n’importe quelle cité sous dôme en 2061, et l’agence qui lui avait succédé, l’Autorité transitoire des Nations unies, était une administration à la tête de laquelle on avait placé de nombreux cadres des transnats, dirigée par les forces de sécurité des transnats.

— L’ONU n’a rien à voir là-dedans, dit Berkina. Elle est aussi éteinte sur Terre que l’AMONU l’est ici. Le nom ne sert que de couverture.

— Tout le monde l’appelle d’ailleurs l’Autorité transitoire, ajouta Claire.

— On sait qui est qui, dit Berkina.

Il était vrai que la police de sécurité des transnats était visible un peu partout dans Burroughs. Ils étaient tous en combinaison de maçon couleur rouille, avec des bandeaux de différentes couleurs. Rien de menaçant, mais ils étaient quand même omniprésents.

— Pourquoi ? demanda Sax. De quoi ont-ils peur ?

— Ils craignent les Bogdanovistes qui pourraient descendre des collines, répondit Claire. (Elle éclata de rire.) C’est ridicule.

Sax haussa les sourcils et laissa glisser le sujet. Il était intrigué, mais c’était là un terrain dangereux. Mieux valait écouter quand la conversation dérivait naturellement sur le sujet. Plus tard, en déambulant dans les rues de Burroughs, il regarda la population d’un œil nouveau et remarqua effectivement un nombre élevé d’agents de la sécurité avec leur bandeau d’identification. Consolidated, Amexx, Subarashii… Curieux qu’elles n’aient pas formé une seule et unique force. Il était possible que les transnationales soient en même temps rivales et partenaires, et si les nations terriennes se défendaient encore pour maintenir leur pouvoir, il était normal qu’il en résulte des dispositifs de sécurité. Ce qui expliquait peut-être aussi la prolifération des systèmes d’identification, les failles et les confusions dont Desmond avait profité pour introduire la persona de Sax dans un des systèmes. Il était clair que la Suisse était décidée à couvrir ceux qui venaient d’ailleurs. L’expérience de Sax en était une preuve. Mais d’autres pays et d’autres transnats faisaient sans doute le même genre de chose.

вернуться

33

Se dit des plantes adaptées à la sécheresse, à la vie souterraine, ou à l’existence ultracourte. (N.d.T.)

вернуться

34

Capacité des végétaux d’absorber l’eau. (N.d.T.)