Dans la situation politique actuelle, la technologie d’information créait non pas la totalisation mais la balkanisation. Arkady avait prédit ce type de développement, mais Sax l’avait considéré comme trop irrationnel pour être admis comme une probabilité. Il devait bien admettre maintenant qu’il avait eu tort. Les réseaux des ordinateurs ne parvenaient pas à suivre efficacement la trace des choses parce qu’ils étaient en compétition. De même que la police dans les rues de Burroughs, qui guettait les gens comme Sax.
Mais il était devenu Stephen Lindholm. Il habitait l’appartement de Lindholm dans Hunt Mesa, il occupait son emploi, il avait acquis ses habitudes et ses tics, il avait emprunté son passé. Son petit appartement était très éloigné des goûts de Sax : les vêtements étaient bien rangés dans la penderie, il n’y avait aucune expérience en cours dans le réfrigérateur ni même sur le lit, et les murs étaient décorés – avec des affiches d’Escher ou d’Hundertwasser, et quelques croquis non signés de Spencer, une imprudence que nul ne pouvait vraiment remarquer. Il était parfaitement en sécurité dans sa nouvelle identité. Et même s’il venait à être démasqué, il doutait que les conséquences puissent être vraiment traumatisantes. Il pourrait encore retrouver quelque chose qui ressemblerait à son ex-pouvoir. Il avait toujours été apolitique, il ne s’était passionné que pour le terraforming, et s’il avait disparu dans le chaos dément de 61, c’était uniquement parce qu’il avait estimé que ce serait une folie que de rester à découvert. Et plusieurs des principales transnats partageraient sans doute son point de vue et essaieraient de l’employer.
Mais tout ça relevait de l’hypothèse. En réalité, il pouvait s’installer dans la peau de Lindholm.
Il découvrit que son nouveau travail lui plaisait beaucoup. Autrefois, lorsqu’il était à la tête de tout le projet de terraforming, il lui avait été impossible de se soustraire aux tracasseries de l’administration, ni de se consacrer à l’ensemble des sujets pour essayer d’en apprendre le plus possible et de décider à partir d’un maximum d’informations. Et naturellement, tout cela avait abouti à un manque de profondeur dans chacune des disciplines et à une perte de compréhension à la base. Désormais, au contraire, il focalisait toute son attention sur la création de nouvelles plantes qui devaient venir s’ajouter à celles de l’écosystème simple qui se propageait dans les régions glaciaires. Pendant plusieurs semaines, il travailla sur un nouveau lichen, qui avait été conçu pour se développer à la lisière des nouvelles biorégions et dont le modèle était un chasmoendolithe des Wright Valleys de l’Antarctique. Ce lichen de base avait vécu dans les anfractuosités de la roche et Sax souhaitait qu’il fasse de même ici, sur Mars, mais il cherchait au préalable à remplacer la partie algue du lichen par une algue à propagation accélérée. Ainsi, le symbiote se développerait plus vite que l’organisme de référence, dont la croissance était notoirement lente. Dans le même temps, il essayait d’introduire dans le fungus du lichen des gènes phréatophytes issus de plantes qui toléraient le milieu salin, tels le tamarin ou la salicorne. Des plantes qui pouvaient pousser en milieu marin avec un taux de salinité trois fois supérieur à la moyenne des mers, et dont les mécanismes, en ce qui concernait la perméabilité des parois cellulaires, étaient transférables. S’il réussissait, le résultat serait un nouveau lichen halophyte et résistant à croissance rapide. Ce qui serait encourageant et permettrait de mesurer les progrès accomplis depuis leurs premières tentatives d’implanter des organismes résistants, du temps d’Underhill. Bien sûr, les conditions de surface étaient plus difficiles en ce temps-là. Mais leurs connaissances en génétique et leurs méthodes avaient également progressé.
Cependant, le problème auquel ils étaient inexorablement confrontés était celui de la rareté de l’azote dans l’atmosphère de Mars. Les concentrations importantes de nitrates étaient exploitées et dégagées au fur et à mesure sous forme d’azote dans l’atmosphère. Sax avait déclenché ce processus dès 2040 avec l’approbation de tous. Mais le sol avait tout autant besoin d’azote et la vie végétale se développait avec peine. Aucune plante sur Terre n’avait souffert du manque d’azote à ce point, et, par conséquent, ils ne disposaient pas de particularismes d’adaptation susceptibles d’être clippés dans les gènes de l’aréoflore.
Ce problème du manque d’azote revenait fréquemment dans leurs conversations, quand ils se retrouvaient au Lowen Café, sur le plateau de la mesa.
— L’azote est tellement précieux, dit une fois Berkina à Sax, qu’il constitue une des valeurs d’échange de l’underground.
Il savait que c’était totalement faux et acquiesça, mal à l’aise.
Leur petit groupe avait sa façon personnelle de rendre hommage à l’importance de l’azote en inhalant des capsules de protoxyde qui circulaient autour des tables[35]. Ils prétendaient tous que cela les mettait en forme et que ça ne pouvait qu’améliorer le terraforming. Quand Sax eut la capsule en main pour la première fois, il la regarda avec méfiance. Il avait déjà remarqué qu’on pouvait en acheter dans toutes les salles de détente – la pharmacopée s’était développée et les armoires étaient bourrées de protoxyde, d’omegendorphe, de pandorphe et autres gaz semi-toxiques. Apparemment, la mode était revenue à l’inhalation. Ça ne le tentait pas vraiment, mais il accepta cependant la capsule que lui tendait Jessica, penchée sur son épaule. Dans ce domaine, vraisemblablement, Stephen et Sax divergeaient. Il inspira doucement avant de mettre le petit masque sur sa bouche et son nez. Les traits du visage de Stephen lui parurent encore plus minces sous le plastique.
Il prit une bouffée froide, la retint une seconde, exhala et sentit tout le poids de son corps le quitter – une impression purement subjective. C’était vraiment drôle de constater à quel point son moral réagissait à la manipulation chimique, malgré ce que cela impliquait sur l’équilibre précaire et la sérénité des émotions. Si l’on considérait froidement l’idée, ça n’était pas très plaisant. Mais, dans l’instant, ça ne posait aucun problème. En fait, il se surprit à sourire. Il détourna le regard vers la balustrade et contempla les toits de Burroughs. Pour la toute première fois, il s’aperçut que les nouveaux quartiers, à l’ouest et au nord, s’étaient garnis de tuiles bleues et de murs blancs, ce qui leur conférait une tonalité grecque, alors que la ville ancienne était plus espagnole. Jessica s’efforçait visiblement de garder leurs bras noués. Mais il était possible que son équilibre fut altéré par la gaieté artificielle de l’azote.
— Mais quand même, il faudrait aller plus loin que la région alpine ! proféra Claire. J’en ai marre des lichens, des mousses, des herbes. Nos champs, à l’équateur, sont devenus des prairies, on a même des krummholz. Ils reçoivent le soleil toute l’année et la pression atmosphérique, au pied de l’escarpement, est aussi élevée que dans l’Himalaya.
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Le protoxyde d’azote (N2O) est utilisé en anesthésie stomatologique et il est très à la mode aux USA et en Grande-Bretagne depuis les années 80 pour ses qualités euphorisantes et hilarantes.