— Qu’au sommet de l’Himalaya, rectifia Sax avant de se réprimander : ça, c’était du Sax, il en était certain. (Et le Lindholm qu’il habitait ajouta, pour rectifier :) Mais il existe des forêts himalayennes à des altitudes élevées.
— Exactement. Stephen, tu as fait des merveilles sur ce lichen depuis ton arrivée… pourquoi tu ne travaillerais pas avec Berkina, CJ et Jessica sur les plantes subalpines ? Rien que pour voir si on peut faire de petites forêts ?…
Ils arrosèrent cette idée de quelques nouvelles bouffées de protoxyde. L’idée des lisières saumâtres des aquifères éclatés changées en prairies et forêts leur semblait tout soudain extrêmement amusante.
— On va avoir besoin de taupes, déclara Sax en essayant de ne plus rire. Les taupes et les campagnols sont des éléments déterminants pour transformer les champs de glissement en prairies. Et je me demande si on ne pourrait pas créer des taupes arctiques qui tiendraient sous le CO2.
Ce qui déchaîna les rires de ses collègues mais, perdu soudain dans le cours de ses pensées, il ne remarqua rien.
— Écoute, Claire : est-ce que tu crois que nous pourrions aller jeter un coup d’œil sur ces glaciers ? Travailler un peu sur le terrain ?…
Claire cessa instantanément de rire et acquiesça.
— Bien entendu. En fait, je me souviens : nous avons une station expérimentale permanente sur le glacier d’Arena, et le labo est très performant. Nous avons été contactés par un groupe de biotech d’Armscor, l’un de ceux qui sont complètement couverts par l’Autorité transitoire. Ils veulent visiter la station et jeter un coup d’œil sur la glace. Je suppose qu’ils veulent construire le même type de station dans Marineris. On pourrait les accompagner, leur faire visiter le secteur, et faire d’une pierre deux coups, non ?
Les plans de cette expédition furent dressés dans le labo de Lowen avant d’être transmis au bureau principal. L’approbation leur revint très vite, ce qui était l’usage chez Biotique. Et Sax se mit durement à la tâche pendant deux semaines : il préparait le travail sur le terrain. Finalement, il fit ses bagages et, un beau matin, prit le métro jusqu’à la porte ouest. Et dans le garage suisse, il repéra très vite certains de ses collègues en compagnie de plusieurs étrangers. Les présentations avaient déjà été faites. Quand il s’approcha, Claire le remarqua et le poussa vers les autres, l’air tout excitée.
— Stephen, je voudrais te présenter ceux qui vont nous accompagner.
Une femme en combinaison brillante se retourna à cette seconde et Claire enchaîna :
— Stephen, voici Phyllis Boyle. Phyllis, je te présente Stephen Lindholm.
— Enchantée, dit Phyllis en lui tendant la main. Comment ça va ?…
3
Sax lui serra la main et dit :
— Ça va, merci.
Vlad lui avait trafiqué les cordes vocales pour changer son empreinte vocale en cas d’examen, mais tous ceux de Gamète lui avaient dit que son timbre n’avait absolument pas varié. Et Phyllis inclina la tête d’un air intrigué.
— J’attends beaucoup de ce voyage, dit-il en jetant un regard à Claire. J’espère que je ne vous ai pas retardés, non ?…
— Non, non. On attendait les pilotes.
— Ah… (Sax fit un pas en arrière et ajouta poliment :) Heureux de vous connaître.
Elle inclina la tête et, sur un dernier regard de curiosité, revint aux gens avec qui elle bavardait. Sax essaya de se concentrer sur ce que Claire lui disait au sujet des pilotes. Apparemment, la conduite des patrouilleurs en terrain découvert était devenue un emploi spécialisé.
Tout se passait calmement, se dit-il. Le calme était un de ses traits de caractère. Il aurait dû probablement se lancer dans un discours enflammé, dire à Phyllis qu’il l’avait vue dans les anciennes infos, qu’il l’admirait depuis des années… ce genre de chose, quoi. Malgré tout, la question se posait de savoir qui pouvait avoir de l’admiration pour Phyllis. Il était certain qu’elle avait été salement compromise à l’issue de la guerre. Bien sûr, elle était dans le camp des vainqueurs, mais seule parmi les Cent Premiers à l’avoir choisi. Comment l’appelait-on ? Quisling[36] ?… Oui, sans doute. En tout cas, elle n’avait pas été la seule parmi les Cent Premiers à se trouver sur place quand le câble de l’ascenseur s’était détaché et avait été catapulté hors du plan de l’écliptique : Vasili était demeuré en permanence à Burroughs, et George et Edvard étaient en compagnie de Phyllis à Clarke. Survivre à ça, c’était une performance, il devait l’admettre. Il ne l’aurait pas cru possible. Mais c’était bien Phyllis qui était là, bavardant avec son groupe d’admirateurs. Heureusement qu’il avait appris qu’elle avait survécu des années auparavant, sinon il aurait pu accuser le coup.
Elle paraissait avoir toujours soixante ans, alors qu’elle était de la même année que Sax, ce qui devait lui faire exactement cent quinze ans. Elle avait les cheveux argentés, les mêmes yeux bleus. Elle portait un chemisier qui semblait passer par toutes les couleurs du spectre et des bijoux d’or et de jaspe sanguin. Pour l’instant, son dos était d’un bleu miroitant mais, à la seconde où elle se retourna pour lui lancer un bref regard, il devint vert émeraude. Il feignit de ne pas avoir remarqué son mouvement.
Puis les pilotes arrivèrent, ils grimpèrent très vite dans les patrouilleurs et démarrèrent. Heureusement pour Sax, Phyllis était dans un autre véhicule. Les patrouilleurs géants roulaient à l’hydrazine. Ils enfilèrent une route asphaltée qui allait vers le nord, et Sax se demanda à quel point cela justifiait des pilotes spécialisés, à moins qu’il ne s’agît de contrôler la vitesse des engins. Ils allaient à cent soixante, et pour Sax, qui avait l’habitude de conduire à un quarante à l’heure raisonnable, c’était à la fois rapide et rassurant. Mais les autres se plaignaient des secousses et de la lenteur – sans doute parce qu’ils étaient habitués à ces trains express qui flottaient au-dessus des pistes à plus de cinq cents à l’heure.
Le glacier d’Arena était à quelque huit cents kilomètres au nord-ouest de Burroughs. Il s’écoulait des highlands de Syrtis Major vers Utopia Planitia. Il suivait l’une des Arena Fossae sur trois cent cinquante kilomètres. Claire, Berkina et leurs collègues racontèrent l’histoire du glacier à Sax, et il fit de son mieux pour les écouter avec intérêt. Mais à vrai dire, c’était passionnant car ils savaient que Nadia avait dévié le cours du débordement de l’aquifère d’Arena. Certains de ceux qui étaient à ses côtés s’étaient retrouvés dans Fossa Sud après la guerre et avaient répandu l’histoire.
En fait, ils semblaient convaincus de savoir toutes sortes de choses à propos de Nadia.
— Elle était contre la guerre, confia Claire à Sax sur un ton confidentiel. Elle a fait tout son possible pour l’empêcher et pour réparer les dégâts, même pendant le conflit. Ceux qui l’ont connue à Elysium disent qu’elle ne dormait quasiment jamais, qu’elle prenait des stimulants pour tenir. Ils disent qu’elle a bien dû sauver dix mille personnes dans Fossa Sud.
— Et qu’est-elle devenue ?
— Personne ne le sait. Elle a disparu.
— Elle s’est dirigée vers Low Point, intervint Berkina. Si elle s’y trouvait au moment de l’inondation, elle a dû mourir.
— Ah ! fit Sax d’un ton solennel. C’était une époque pénible.
36
Homme d’État norvégien (1887–1964) qui vendit son pays aux nazis et devint leur marionnette à la tête du gouvernement.