Le glacier devait être large de deux kilomètres à cet endroit. Sa profondeur ne devait pas excéder cinq ou six mètres mais, apparemment, il avait creusé un canyon profond. À ce point, ils étaient à cent soixante-quinze kilomètres au nord de l’aquifère d’Arena, tout près de l’ultime avancée du glacier.
À la surface, ils observaient du régolite ordinaire, rocailleux, poussiéreux, et une couche de gravier qui cachait la glace sous-jacente. Certaines zones chaotiques étaient clairement composées de glace, avec des séracs dressés entre ce qui semblait être des blocs de rocher. Certains des séracs étaient des plaques brisées, courbées comme les écailles d’un stégosaure. Dans le soleil déclinant, ils apparaissaient d’un jaune translucide.
D’un horizon à l’autre, tout était immobile. Mais le glacier d’Arena n’existait que depuis quarante années et il bougeait. Sax, pourtant, ne se souvenait pas d’avoir observé un tel spectacle, et involontairement il porta son regard vers le sud, comme si un nouveau torrent pouvait en jaillir à tout instant.
La station de Biotique était située à quelques kilomètres en amont, sur la bordure et le tablier d’un petit cratère. On y avait donc une vue excellente sur le glacier. Dans les dernières minutes du crépuscule, alors que les résidents de la station la réactivaient, Sax accompagna Claire et les visiteurs d’Armscor, y compris Phyllis, jusqu’au dernier étage, dans la grande salle d’observation, pour contempler la gigantesque masse de glace brisée dans les ultimes lueurs du soir.
La journée avait été limpide mais les rayons horizontaux du soleil imprégnaient encore le ciel d’une coloration rouge sombre, et la surface du glacier reflétait des milliers de gerbes d’étincelles sous l’effet de miroir des plaques nouvelles. Dans leur majorité, ces rayons écarlates formaient une ligne plus ou moins régulière entre eux et le soleil mais, par endroits, les reflets avaient des angles bizarres. Phyllis fit remarquer que le soleil paraissait maintenant plus grand, depuis que la soletta avait été placée sur orbite.
— Est-ce que ça n’est pas merveilleux ? On pourrait presque apercevoir les miroirs, non ?
— On dirait du sang.
— Un ciel jurassique.
Aux yeux de Sax, c’était comme s’il observait une étoile de type G à une unité astronomique de distance. Ce qui était logique, puisqu’ils étaient à 1,5 du soleil. Quant à parler de rubis, d’yeux de dinosaures…
Le soleil glissa sous l’horizon et tous les points de lumière rouge disparurent dans la même fraction de seconde. Un grand éventail de rayons crépusculaires se déplia dans le ciel qui devint d’un mauve profond sous l’afflux de traits rosâtres. Phyllis s’extasia à grands cris devant toutes ces couleurs, qui étaient certes pures et claires, mais moins intenses que dans la journée.
Elle dit :
— Je me demande ce qui est à l’origine de ces superbes rayonnements.
Automatiquement, Sax ouvrit la bouche, prêt à se lancer dans une explication sur les ombres des collines et des nuages par-delà l’horizon, quand il lui vint à l’esprit que a, ce serait répondre à une question peut-être de pure forme, et que b, ce serait délivrer un petit cours technique typique d’un Sax Russell. Par conséquent, il se tut avant d’émettre un son en se demandant ce que Stephen Lindholm aurait dû dire dans une pareille situation. Cette prise de conscience était pour lui une chose toute nouvelle et tout à fait pénible, mais il fallait bien qu’il dise quelque chose, de temps en temps tout au moins, parce que les silences prolongés étaient aussi très Sax Russelliens. Il décida de faire de son mieux.
— Pensez à tous ces photons qui ont manqué Mars de si près, et voilà maintenant qu’ils vont continuer leur traversée de l’univers.
Les autres échangèrent des regards en entendant cette étrange observation. Mais cela ne l’en rapprocha pas moins du groupe, ce qui était bien son intention.
Ils regagnèrent la salle à manger pour se régaler de pâtes à la sauce tomate avec des pains tout juste sortis du four. Sax s’était installé à la grande table. Il mangea et parla sur le même rythme que les autres, essayant de fusionner avec eux, de participer aux bavardages et de suivre les règles sociales. Il n’avait jamais vraiment compris tout ça, et encore moins en y réfléchissant. Il savait qu’il avait toujours été considéré comme un excentrique et il avait surpris cette histoire à propos d’une centaine de rats transgéniques de labo qui se seraient emparés de son cerveau.
Mais Lindholm était un animal social, le collègue par excellence. Il savait comment évoluer dans l’existence. Il était capable de partager avec n’importe qui une bouteille de zinfandel d’Utopia[37] de jouer son rôle dans un banquet, de déchiffrer instinctivement les algorithmes secrets de la camaraderie afin de contrôler le système humain sans même y penser.
Par conséquent, Sax se frotta l’arête du nez, but le vin qui était censé bloquer son système parasympathique au point de diminuer ses inhibitions et de le rendre plus volubile. Il se mit donc à discuter un peu avec tout le monde, et avec un certain succès, se dit-il, même si à plusieurs reprises il fut obligé de bavarder avec Phyllis qu’il avait en vis-à-vis. Elle avait une façon de l’observer… et lui de lui rendre ses regards ! Il savait qu’il existait également des protocoles pour ce genre de chose, mais il n’y avait jamais rien compris. À présent, il se rappelait la façon dont Jessica s’était appuyée sur lui. Il but la moitié de son verre, sourit et hocha la tête, songeant avec un certain malaise à l’attrait sexuel et à ses causes.
Quelqu’un posa à Phyllis la question inévitable sur la façon dont elle avait réchappé du désastre de Clarke. En se lançant dans son récit, elle jeta plusieurs coups d’œil à Sax, comme si elle voulait qu’il comprenne qu’elle parlait avant tout pour lui. Il l’écouta poliment, en s’efforçant toutefois de ne pas loucher, ce qui pourrait révéler aux autres son désarroi dans cette situation.
— Nous avons été pris totalement au dépourvu, répondait Phyllis. Nous étions en orbite au sommet de l’ascenseur, complètement bouleversés par ce qui se passait en surface. On faisait tout notre possible pour calmer les choses, et la minute d’après ce fut comme un tremblement de terre, et on s’est retrouvés éjectés du système solaire.
Elle ménagea une pause en souriant et les rires suivirent, inévitablement. Sax devinait sans peine qu’elle avait répété ce récit bien des fois. Exactement dans les mêmes termes.
— Mais vous avez dû être terrifiés ! lança quelqu’un.
— Eh bien, c’est curieux, mais dans ce genre de situation urgente, on n’a pas vraiment le temps pour ça. Dès qu’on a compris ce qui se passait, on a su que chaque seconde représentait des centaines de kilomètres et réduisait d’autant nos chances de survivre sur Clarke. On s’est tous regroupés dans le centre de commande, on s’est comptés, on a très vite discuté et fait le point de ce qui nous restait. Tout ça dans la fièvre mais sans que personne ne panique, si vous voyez ce que je veux dire. Quoi qu’il en soit, il y avait dans les hangars le nombre habituel de navettes de transport Terre-Mars. Les données des IA nous ont indiqué qu’on aurait besoin de la poussée de l’ensemble ou presque si on voulait rester dans le plan de l’écliptique pour recouper le système jovien. Nous étions en train de dériver vers Jupiter, plus ou moins, ce qui jouait à notre avantage. Mais c’est là que c’est devenu dingue. Il a fallu sortir tous les transports des hangars, les mettre en place autour de Clarke et les relier avant de les charger. Avec de l’air, du carburant, tout… Trente heures plus tard, nous étions tirés d’affaire dans cette espèce d’archipel de sauvetage. Quand j’y repense, ça me paraît incroyable. Pendant ces trente heures…
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Le zinfandel est un cépage d’origine alsacienne qui s’est acclimaté avec succès en Californie et donne un vin rouge capiteux, notamment dans la Sonoma Valley et la Napa Valley.