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Ces fleurs poussaient sur des coussins moussus, des petits fleurons, quand elles n’étaient pas enfouies dans les feuilles duveteuses. Toutes ces plantes étaient rivées au sol sombre, qui devait être notablement plus chaud que l’air ambiant. À l’exception des tiges d’herbe, rien ne dépassait un centimètre. Sax sautillait sur la pointe des pieds d’un rocher à un autre. Il ne tenait pas à écraser la moindre plante. Il s’agenouilla dans le gravier pour examiner de plus près les jeunes pousses en augmentant le grossissement de ses plaques de visière au maximum. Les organismes les plus classiques d’un fellfield brillaient dans la lumière du matin : des lychnides de mousse, avec leurs anneaux de minuscules fleurs roses sur leur coussin vert sombre. Un tapis de phlox et, tout à côté, des tiges de pâturin de cinq centimètres, scintillantes comme des fils de verre, et qui avaient profité de la racine pivot des phlox pour ancrer leurs propres radicelles délicates… Une primevère des Alpes, magenta, avec son cœur jaune et ses feuilles sombres qui formaient autant de profondes gouttières drainant l’eau jusqu’à la fleur. La plupart des feuilles, remarqua Sax, étaient velues. Plus loin, il découvrit un myosotis à l’éclat intense, dont les pétales étaient si riches en anthocyanines thermiques qu’il en était presque violet – la couleur qui serait celle du ciel de Mars quand la pression aurait atteint 230 millibars, s’il se fiait aux calculs qu’il avait faits en approchant d’Arena. Une couleur qui n’avait pas encore de nom, bien qu’elle fut si extraordinaire. Bleu cyan, peut-être ?…

La matinée s’écoulait lentement, aussi lentement qu’il allait d’une plante à une autre, se servant de son bloc de poignet pour les identifier : sablines, sarrasin, lupins nains, trèfle nain et… saxifrage. Son prénom. Le « briseur de rocher ». Il n’en avait encore jamais rencontré dans des régions sauvages et il passa un moment à l’observer : le saxifrage arctique, Saxifraga hirculus, avec ses branches frêles aux longues feuilles qui s’achevaient par de petites fleurs bleues.

Tout comme pour les lichens, il rencontrait de nombreuses variétés qu’il ne pouvait identifier, différentes des autres espèces par tel ou tel trait, ou même encore indescriptibles, faites d’un mélange étrange de caractères issus de biosphères exotiques. Certaines ressemblaient à des mousses aquatiques, d’autres à des cactées inconnues. Des produits du génie génétique, sans doute, quoiqu’ils eussent dû quand même figurer dans sa liste. Des mutations, peut-être. Puis, à l’endroit où une large cassure avait permis l’accumulation d’une couche d’humus relativement épaisse que traversait un ruisseau ténu, il rencontra un bouquet de kobresia. Les kobresia, comme toutes les plantes apparentées aux roseaux, affectionnaient l’humidité, et leurs mottes extrêmement absorbantes transformaient rapidement la chimie du sol, ce qui jouait un rôle important dans la transition du fellfield à la prairie alpestre. Et maintenant, il remarquait avec un œil nouveau des dizaines de ruisselets peuplés de roseaux qui sinuaient entre les rochers. Il mit un genou sur une plaquette isolante, replaça sa visière en focale normale et observa les alentours. Soudain, il découvrait toute une série de petits fellfields dispersés sur la pente de la moraine comme des tapis persans lacérés par la glace.

De retour à la station, il s’enferma avec ses spécimens dans un labo et ne quitta son microscope que pour aller faire part de ses résultats à Berkina, Claire et Jessica.

— Ce sont pour la plupart des polyploïdes[38] ? demanda-t-il.

— Oui, fit Berkina.

Les espèces polyploïdes étaient fréquentes sur Terre, en altitude. Ce n’était guère surprenant de les trouver ici. Le phénomène était bizarre – ce doublement, ce triplement, ce quadruplement du nombre de chromosomes original dans une plante. Des plantes diploïdes, avec dix chromosomes, étaient suivies par d’autres avec vingt, trente, quarante chromosomes. Les hydrologistes se servaient de ce phénomène depuis des années pour créer des plantes fantaisie, car chez les polyploïdes, tout était normalement plus grand – les feuilles, les fleurs, les fruits, la dimension cellulaire – et, bien souvent, ils offraient des variétés plus nombreuses que leurs parents. Ce type d’adaptabilité leur permettait d’investir de nouveaux terrains, comme les glaciers, par exemple. Sur Terre, il existait dans l’Arctique des îles où quatre-vingts pour cent des plantes étaient polyploïdes. Sax supposait que c’était là une stratégie qui évitait les effets destructeurs des taux de mutation excessifs, ce qui expliquait pourquoi on constatait surtout la présence de polyploïdes dans des régions à haut rayonnement d’UV. Les UV pouvaient briser un grand nombre de gènes, mais si ces gènes avaient leur réplique dans d’autres ensembles chromosomiques, il était probable qu’aucune trace phénotypique des dommages n’apparaîtrait et que la reproduction n’en serait pas modifiée.

— Nous nous sommes aperçus que même lorsque nous ne commençons pas avec des polyploïdes, ce qui n’est pas courant, les espèces se modifient en quelques générations.

— Et vous avez réussi à identifier le mécanisme déclencheur ?

— Non.

Autre mystère. Sax revint à son microscope, vexé par cet accroc plutôt étonnant dans le tissu bizarre de la biologie.

— Je dois dire que je suis surpris de la façon dont tout se propage.

Claire eut un sourire heureux.

— Je craignais qu’en arrivant de la Terre vous trouviez tout ça plutôt désertique.

— Eh bien, non… (Il s’éclaircit la gorge.) Je crois que je ne m’attendais vraiment à rien de particulier. À des algues ou des lichens. Mais ces fellfields ont l’air de se couvrir de tas d’espèces. Je me disais que ça prendrait plus de temps.

— Ce serait le cas sur Terre. Mais il ne faut pas perdre de vue que nous ne nous contentons pas de semer les graines et d’attendre. Chaque espèce a été modifiée pour augmenter sa rapidité de croissance et sa résistance.

— Et nous réensemençons à chaque printemps, ajouta Berkina. Et nous ajoutons de l’engrais avec des bactéries qui fixent l’azote.

— Je croyais que la mode était à la dénitrification.

— Ça concerne surtout les dépôts denses de nitrate de sodium. Pour que l’azote s’évapore dans l’atmosphère. Mais là où nous plantons, il nous faut plus d’azote dans le sol, et c’est pour cela que nous répandons des fixateurs.

— Ça me paraît quand même rapide. Et ça a dû commencer avant la mise sur orbite de la soletta.

Jessica intervint :

— Le fait est qu’il n’y a pas de compétition à ce stade. Les conditions sont rudes, mais ces plantes sont vraiment robustes, et elles ne rencontrent aucune compétition quand on les met en place ici. Rien qui puisse les ralentir.

— Une niche écologique vide, résuma Claire.

— Et les conditions, ici, sont plus favorables que dans de nombreuses autres régions de Mars, ajouta Berkina. Dans le Sud, on a l’hiver d’aphélie, et l’altitude élevée. Le bilan des stations montre l’effet dévastateur de l’hiver. Mais ici, l’hiver du périhélie est plus doux, et nous ne sommes qu’à mille mètres. Tout est favorable, en fait. C’est mieux que l’Antarctique. Surtout le taux de CO2. Je me demande si ce ne serait pas pour beaucoup dans cette vitesse de croissance dont vous parlez. Tout se passe comme si las plantes étaient surnourries.

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38

Se dit d’un organisme vivant qui comporte une ou plusieurs séries surnuméraires de chromosomes. (N.d.T.)