Il régla sa visière : les jeunes pousses ressemblaient à des herbes de verre.
Mais cela ne semblait guère passionner Phyllis.
— Qui a créé cette espèce ? demanda-t-elle avec un accent de mépris marqué.
— Je l’ignore. Personne, peut-être. Il y a pas mal d’espèces dans ces nouveaux biotopes qui ne viennent pas du génie génétique.
— L’évolution peut travailler aussi vite ?
— Eh bien… Tu connais l’évolution polyploïde ?
— Non.
Phyllis poursuivait son chemin. Elle avait déjà oublié le petit spécimen grisâtre. La trinitaire des neiges. Elle avait sans doute été très légèrement modifiée. Ou alors, personne n’y avait touché. Des spécimens de test, implantés ici pour voir comment ils se comportaient. Et donc très intéressants. Pour lui, Sax.
Mais Phyllis avait perdu tout intérêt pour ses découvertes. Elle avait été autrefois une biologiste de premier rang, et Sax avait quelque difficulté à imaginer qu’elle ait pu devenir ainsi. Mais ils vieillissaient tous. Durant le cours de leurs existences anormales, il était probable que des changements devaient les affecter, tous. Profondément, sans doute. Sax n’aimait pas cette idée, mais elle s’imposait à lui. Comme tous les autres centenaires, il avait de plus en plus de peine à retrouver des détails spécifiques de son passé, et surtout des années intermédiaires, quand il avait entre trente-cinq et quatre-vingt-dix ans. Les années qui avaient précédé 61 et celles qu’il avait vécues sur Terre devenaient confuses. Et sans souvenirs clairs, on ne pouvait que changer.
De retour à la station, il retrouva son labo, l’esprit troublé. Il se dit qu’eux-mêmes, peut-être, étaient devenus polyploïdes, non pas en tant qu’individus mais culturellement – une redisposition génétique internationale qui avait eu pour résultat de quadrupler les torons et leur avait apporté la capacité de survivre sur ce terrain étranger, malgré toutes les mutations dues au stress…
Mais non. Ça, c’était de l’analogie et non pas de l’homologie. En sciences humaines, on aurait parlé de similitude héroïque, pour autant qu’il comprît vraiment cette expression, ou de métaphore, ou de toute autre analogie de genre littéraire. Et les analogies étaient pour la plupart dépourvues de sens – il était plus souvent question de phénotype que de génotype (pour employer une autre analogie). Pour lui, une large part de la poésie, de la littérature, et en fait toutes les sciences humaines, y compris les sciences sociales, étaient phénotypiques.
Non, mieux valait se concentrer sur les homologies, ces similarités structurelles qui indiquaient des relations physiques réelles, qui expliquaient vraiment quelque chose. Ce qui renvoyait à la science pure. Mais après ces moments passés avec Phyllis, c’était exactement ce dont il avait besoin.
Il plongea sur ses microscopes. La plupart des organismes qu’il avait trouvés dans les fellfields avaient des feuilles velues et très épaisses. Ce qui participait à la protection des plantes contre le rayonnement UV particulièrement dur sur Mars. Si l’on examinait plusieurs variétés de diverses espèces, ces adaptations pouvaient constituer des exemples homologiques dans lesquels les espèces de souches ancestrales communes conservaient les mêmes traits de famille. Ou alors, elles constituaient autant d’exemples de convergence : des espèces provenant de phyla[39] séparés avaient convergé vers les mêmes formes par le biais de la nécessité fonctionnelle. Et aujourd’hui, elles pouvaient être le simple résultat du génie génétique : on ajoutait les mêmes traits à différentes plantes afin de leur procurer les mêmes avantages. Encore fallait-il sélectionner ceux qui étaient nécessaires, ce qui impliquait une identification de la plante et un retour aux fichiers afin de savoir si elle avait été créée par une équipe de terraforming. Il y avait un labo de Biotique à Elysium, dirigé par Harry Whitebook, qui avait créé la plupart des plantes qui avaient réussi à se développer en surface, plus spécialement les roseaux et les herbes, aussi retrouvait-on souvent sa marque dans le catalogue Whitebook. Dans ces cas précis, les similarités relevaient souvent d’une convergence artificielle. Whitebook insérait des traits génétiques, comme les feuilles velues, par exemple, dans chacune des plantes qu’il élevait.
Un cas intéressant d’histoire imitant l’évolution. Et il était certain que, puisqu’on voulait créer une biosphère sur Mars en un temps relativement court, cent sept fois plus bref que sur Terre, on devrait intervenir continuellement dans l’évolution. Par conséquent, la biosphère martienne ne représenterait pas un cas de phylogénie[40] récapitulant l’ontogénie[41], une notion largement discréditée, mais plutôt d’histoire récapitulant l’évolution. Ou mieux : l’imitant, jusqu’à la limite du possible en tenant compte de l’environnement martien. Ou la dirigeant. Oui : l’histoire dirigeant l’évolution. Un concept audacieux.
Whitebook conduisait sa mission avec perspicacité. Il avait même conçu des roches de fond qui portaient des lichens phréatophytes et qui transformaient les sels qu’ils incorporaient en une sorte de structure corallienne millépore[42]. Les plantes qu’il obtenait étaient des blocs semi-cristallins vert olive ou sombre. Lorsqu’on se promenait dans ces jardins lilliputiens, on avait l’impression que les plantes y avaient été abandonnées, écrasées, puis à demi couvertes de sable. Les blocs individuels des plantes étaient fracturés ou fissurés selon un schéma régulier de craquèlement, si friables qu’ils en semblaient atteints d’une maladie. Une maladie capable de pétrifier les plantes en pleine croissance, pour les obliger à ne survivre qu’entre des fragments de jade et de malachite. Très étrange d’aspect mais particulièrement efficace. Sax trouva un certain nombre de ces récifs de lichens sur l’arête latérale de la moraine ouest, et davantage encore dans les régions plus arides de régolite.
Il passa plusieurs matinées à les étudier, et une fois, au sommet du glacier, il fut surpris de découvrir en se retournant un tourbillon sur la glace, une petite tornade de rouille étincelante qui descendait vers le bas. Immédiatement, il fut pris dans un vent violent, avec des bourrasques qui devaient atteindre les cent kilomètres-heure. Il finit accroupi sous un rocher, la main levée pour estimer la vitesse du vent. Difficile de le faire avec précision, car la densité nouvelle de l’atmosphère avait accru la force des vents, qui semblaient toujours plus violents qu’ils ne l’étaient réellement. Toutes les estimations fondées sur l’expérience de la vie d’Underhill étaient maintenant sans valeur. Les bourrasques qui passaient autour de lui pouvaient très bien ne pas excéder quatre-vingts kilomètres par heure. Mais elles portaient des rafales de sable qui crépitaient sur sa visière et réduisaient la visibilité à une centaine de mètres au plus. Il attendit une heure que la tempête s’apaise avant de retourner à la station. Il dut traverser prudemment le glacier, en allant d’un fanion à un autre pour ne pas perdre sa piste : ce qui était important s’il ne voulait pas se retrouver dans une zone de crevasses.
Quand il quitta enfin le champ de glace, il se précipita vers la station, tout en réfléchissant à cette petite tornade qui avait annoncé le vent. Le temps était bizarre. À peine arrivé, il appela le canal météo et explora toutes les infos sur le temps qu’il avait fait dans la journée avant d’appeler une image satellite de leur secteur. Une cellule cyclonique descendait vers eux depuis Tharsis. L’air acquérait de la densité et les vents s’étaient renforcés considérablement. La bosse serait toujours un point d’ancrage de la climatologie martienne. Le jet stream de l’hémisphère Nord ne cesserait jamais de tourner à partir de l’extrémité nord de Tharsis, comme celui de la Terre tournait à partir des montagnes Rocheuses. Puis, les masses d’air déshydratées soufflaient sur le versant oriental, devenaient mistral, sirocco ou foehn : des vents rapides et forts qui ne tarderaient pas à présenter un vrai problème avec l’augmentation de densité de l’atmosphère. Certaines cités sous tentes, en surface, étaient déjà menacées et devraient se déplacer vers les canyons et les cratères, ou alors au moins renforcer leurs bâchages.
40
Étude de la formation des espèces et de leur évolution en vue d’établir leur parenté.
42
Organisme marin formant des colonies de polypes construisant un squelette calcaire massif.