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Mais il n’avait que Phyllis à qui se confier, sans doute la personne la moins philosophique qu’il connût. Il l’évitait aussi discrètement que possible quand il était de retour à la station, et passait ses journées sur la glace, sous le vaste ciel du Nord, dans le vent, les moraines, rampant entre les plantes. Quand il revenait le soir, il dînait en compagnie de Claire, Berkina et les autres, et ils bavardaient à propos de ce qu’ils avaient découvert et de ce qu’ils pouvaient en tirer. Plus tard, ils se retrouvaient dans la salle d’observation où certains soirs ils dansaient, plus particulièrement les vendredis et les samedis. La musique était en général de la nuevo calypso. Les guitares et les drums suivaient des mélodies rapides sur des rythmes complexes que Sax avait bien du mal à analyser.

Un soir, quand il revint à leur table, Jessica lui dit :

— Tu es vraiment un excellent danseur, Stephen.

Il éclata de rire, mais il en fut flatté, bien qu’il sût que Jessica était totalement incompétente pour juger de son talent, et qu’elle avait dit cela pour lui plaire.

Il dansait avec Phyllis autant qu’avec les autres, mais ils ne s’étreignaient et ne faisaient l’amour que dans le secret de leurs chambres. C’était le parfait modèle de la liaison cachée et, un matin, vers quatre heures, alors qu’il regagnait sa chambre, il ressentit un élancement de peur. Il lui apparaissait soudain que sa complicité tacite pouvait le désigner à Phyllis comme un des Cent Premiers. Qui d’autre aurait pu vivre une aventure aussi bizarre sans difficulté, comme la chose la plus naturelle du monde ?

Mais, à bien y réfléchir, Phyllis ne semblait pas se préoccuper de ce genre de nuance. Il avait presque renoncé à tenter de comprendre ses pensées, ses motivations, face à tant de données contradictoires et en dépit du fait qu’ils continuaient de passer la nuit ensemble régulièrement, mais moins souvent qu’au début. Elle semblait s’intéresser surtout aux manœuvres des transnationales à Sheffield aussi bien que sur Terre – les mouvements de personnel et les changements hiérarchiques, les variations des cours, qui étaient à l’évidence éphémères et dépourvus de sens, mais apparemment passionnants pour elle. Afin de jouer son rôle de Stephen, il devait montrer de l’intérêt pour tout ça. Et quand elle abordait le sujet, il la bombardait de questions. Mais quand il l’interrogeait sur le sens plus large et stratégique de ces variations quotidiennes, elle semblait se refuser à lui donner des réponses correctes. Ou alors, se dit-il, elle les ignorait. Apparemment, son intérêt s’expliquait par ses investissements personnels ou ceux des gens qu’elle connaissait. Un ex-cadre de Consolidated, passé maintenant chez Subarashii, avait été nommé à la tête des opérations du nouvel ascenseur. Un cadre de Praxis avait disparu dans le paysage. Armscor s’apprêtait à faire exploser des dizaines de bombes à hydrogène sous le mégarégolite de la calotte polaire nord, afin de réchauffer l’océan et de stimuler la croissance des diverses formes de vie. Cette dernière information n’était pas plus intéressante pour elle que les deux premières. Comme un historien de la nature, concerné par la description plutôt que par la théorie. Ce qui était sans doute tout aussi bien, car Sax était d’autant plus libre de tirer ses propres conclusions.

Et il était peut-être utile de se pencher sur les carrières des individus qui géraient les transnats, et les jeux de micropolitique auxquels ils se livraient pour le pouvoir. Après tout, ils dirigeaient le monde. Quand ils étaient au lit, Sax écoutait donc Phyllis attentivement, faisait les commentaires que Stephen aurait faits, essayait de s’y retrouver dans tous les noms, se demandait si le fondateur de Praxis était vraiment un surfer sénile, si Shellalco serait rachetée par Amexx, pourquoi les équipes de cadres des transnats se combattaient avec une telle violence alors qu’elles dominaient déjà le monde, et que chacun possédait tout ce qu’un être humain pouvait convoiter dans sa vie personnelle. C’était peut-être dans la sociobiologie que résidait la réponse, avec ses lois de dynamique de dominance. Il s’agissait avant tout d’augmenter le taux de réussite de chacun dans le domaine de la société – ce qui n’était pas une simple analogie, dès lors que l’on considérait une société comme une famille. Et puis, dans un monde où l’on était censé pouvoir vivre indéfiniment, ça pouvait être une simple autoprotection. « La survie du mieux adapté. » Une tautologie que Sax avait toujours considérée comme inutile. Mais si les socio-darwinistes prenaient les commandes, le concept gagnerait en importance, il deviendrait le dogme religieux de l’ordre au pouvoir…

Puis Phyllis l’embrassait, se coulait entre ses bras. Mais leur aventure avait perdu l’attrait de la nouveauté. Sax avait le sentiment de s’éloigner de plus en plus d’elle chaque fois qu’ils faisaient l’amour. Il devenait Stephen Lindholm, qui imaginait qu’il caressait des femmes que Sax ne connaissait pas ou dont il avait vaguement entendu parler, comme Ingrid Bergman ou Marilyn Monroe.

Un matin à l’aube, après une nuit de ce genre, Sax se leva comme d’habitude pour aller retrouver son glacier. Et Phyllis, qui venait de se réveiller, décida de l’accompagner.

Ils enfilèrent leurs combinaisons et s’aventurèrent dans l’aurore violacée. Dans un silence absolu, ils s’approchèrent du glacier et escaladèrent les marches taillées dans la glace. Sax prit la piste de fanions la plus au sud : il avait l’intention de remonter la moraine ouest aussi loin en amont que possible durant la matinée.

Ils progressaient entre des crénelures glaciaires qui leur arrivaient aux genoux, criblées de trous comme du gruyère, tachetées de rose par les algues. Phyllis, comme d’habitude, tombait sous le charme de cet enchevêtrement fantastique et faisait un commentaire différent chaque fois qu’ils passaient devant un sérac, le comparant à une girafe, à la tour Eiffel, aux contours de l’Europe, etc. Sax s’arrêtait fréquemment pour examiner de plus près des blocs de glace aux tons de jade qui avaient été infiltrés par une bactérie. À certains endroits, cette glace, exposée au soleil, présentait des flaques rosies par une variété d’algue des neiges. L’effet était étrange et évoquait un champ de glace à la pistache.

Ils avançaient donc lentement, et ils se trouvaient encore sur le glacier quand de petits tourbillons de vent se manifestèrent, comme sous l’effet d’un tour de magie. Des colonnes de poussière brunes, scintillantes de particules de givre, qui dévalaient le glacier droit sur eux en suivant une ligne plus ou moins régulière. Puis soudain, elles parurent fluctuer et s’effondrer. Une violente bourrasque les emporta dans un sifflement et ils durent s’accroupir pour ne pas perdre l’équilibre.

— Ça, c’est un coup de vent ! cria Phyllis dans son oreille.

— Une bourrasque katabatique[43] commenta Sax en observant la disparition de plusieurs séracs qui se perdaient dans la poussière. Ça vient du Grand Escarpement. (La visibilité chutait rapidement.) On ferait bien de retourner à la station.

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43

C’est-à-dire descendante. (N.d.T.)