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Il avait besoin d’un coup de protoxyde d’azote, se dit-il. Pour se remonter un peu. Et il grimpa l’immense escalier de l’atrium de Hunt pour retrouver son petit appartement.

Plus tard dans l’hiver, durant une quinzaine de jours en février 2, la conférence annuelle sur le terraforming se tint à Burroughs. C’était la dixième du genre, baptisée par ses organisateurs « M-38 : nouveaux résultats et nouvelles options ». La plupart des scientifiques présents sur Mars devaient y participer, probablement trois mille. Les colloques auraient lieu dans le grand centre de conférences de la montagne de la Table.

Tous les membres de Biotique de Burroughs se rendirent aux réunions, revenant en courant à Hunt Mesa s’ils avaient des expériences en cours dont ils devaient surveiller les résultats. Sax était passionné, ce qui était naturel, et le premier matin il se leva très tôt, prit un café et une viennoiserie près du parc du Canal avant de se rendre au centre de conférence : il se retrouva presque en tête de file devant le comptoir d’inscription. Il prit sa liasse de bulletins d’infos, épingla son badge, et se perdit dans les couloirs. Tout en sirotant un café, il lut le programme de la matinée et regarda les affiches disposées un peu partout.

Aussi loin qu’il pouvait remonter dans ses souvenirs, pour la première fois il se sentait parfaitement dans son élément.

Il se glissa dans plusieurs salles, mais aucun des exposés ne le retint et, bientôt, il se retrouva dans un couloir inondé de posters :

« La Solubilisation des Hydrocarbones Aromatiques dans les Solutions Monomères et Micellaires Tensio-actives. » « De l’Affaissement du Terrain Post-pompage dans la Région Sud de Vastitas Borealis. » « De la Résistance Épithéliale au Troisième Stade du Traitement Gériatrique. » « L’Incidence de la Fracture Radiale des Aquifères sur les Bordures des Bassins d’Impact. » « L’Electroporosivité à Bas Voltage sur les Plasmides à Longs Vecteurs. » « Les Vents Katabatiques d’Echus Chasma. » « Le Génome Basique d’un Nouveau Genus de Cactées. » « Ressurfacement des Highlands Martiens dans la Région d’Amenthes et Tyrrhena. » « Étude des Dépôts de Nitrate de Sodium de Nilosyrtis. » « Méthode d’Assistance Thérapeutique à l’Exposition aux Chlorophanes par l’Analyse de la Contamination des Tenues de Travail. »

Comme toujours, les affiches des conférences composaient un mélange savoureux. Sax était intéressé par tous les sujets, mais les affiches devant lesquelles il s’attardait le plus longtemps concernaient les aspects du terraforming qu’il avait lui-même lancés ou dont il avait été responsable. L’une d’elles en particulier retint son attention : « Estimation de la Chaleur Cumulée Produite par les Eoliennes d’Underhill[44] » Il la relut avec un vague sentiment de tristesse.

La température à la surface de Mars, avant leur arrivée, se situait aux environs de 220 kelvins, et l’un des objectifs essentiels et approuvés du terraforming avait été de l’amener au-dessus du point de glaciation de l’eau, à 273 K. Augmenter la température moyenne de la surface d’une planète de plus de 53 K était une entreprise impressionnante qui, selon les calculs de Sax, exigerait l’application permanente d’une énergie de 3,5 × 106 joules par centimètre carré. Sax, dans son modèle personnel, avait constamment visé une moyenne de 274 K, qui permettrait de réchauffer la planète pendant la plus grande partie de l’année afin de créer une hydrosphère active, et donc une biosphère. Nombreux étaient ceux qui prônaient une température supérieure, mais Sax n’en voyait pas la nécessité.

Dans tous les cas, les méthodes de réchauffement du système étaient jugées sur leurs résultats : la température globale moyenne. Et l’affiche que Sax avait devant lui annonçait qu’en sept décennies, les éoliennes n’avaient pas apporté plus de 0,15 K. Et il n’y avait pas la moindre erreur de calcul ou d’estimation dans le modèle décrit. Bien sûr, le réchauffement n’était pas l’unique raison qui l’avait conduit à installer les éoliennes : il voulait construire des abris et apporter de la chaleur pour les premiers cryptoendolithes qui devaient être testés en surface. Mais ces organismes avaient péri dès qu’ils avaient été exposés à l’atmosphère, ou peu après. Donc, dans l’ensemble, on ne pouvait pas dire que ce projet avait été une de ses meilleures performances.

Il s’avança un peu plus loin dans le couloir et lut :

« Application du Niveau Processing des Données Chimiques dans les Modèles Hydro-chimiques : Bassin Hydrographique d’Harmakhis Vallis, Hellas. » « Augmentation du Taux de Tolérance en CO2 chez les Abeilles. » « Récupération Épilimnétique[45] des Retombées de Radionucléides Compton dans les Lacs Glaciaires de Valles Marineris. » « Analyse des Matières Pulvérulentes provenant des Rails à Réaction. » « Du Réchauffement Global considéré comme le Résultat de la Libération des Halocarbones. »

Là, il s’arrêta. L’annonce émanait de S. Simmon et de certains de ses étudiants, tous spécialistes de la chimie atmosphérique. Soudain, en lisant ces quelques lignes, il se sentit nettement rasséréné. Quand il avait été mis à la tête du projet de terraforming en 2042, il avait immédiatement entamé la construction d’usines destinées à produire et à libérer dans l’atmosphère de Mars un mélange spécial destiné à l’effet de serre, à base de tétrafluorure de carbone, d’héxafluoréthane, d’héxafluorure de soufre, plus une solution de méthane et d’oxyde nitrique. Ce que l’affiche mentionnait comme le « Cocktail de Russell », car c’était bien ainsi qu’il avait été surnommé par son équipe du Belvédère d’Echus au bon vieux temps. Les halocarbones du cocktail étaient des gaz particulièrement puissants pour l’effet de serre. Ils avaient l’avantage d’absorber le rayonnement planétaire qui s’évadait vers l’espace dans la bande de longueur d’ondes ultracourtes 8-12, que l’on appelait « la fenêtre », dans laquelle la vapeur d’eau pas plus que le gaz carbonique n’avaient une grande capacité d’absorption. Cette fenêtre, quand elle était ouverte, avait laissé une quantité de chaleur fantastique s’échapper vers l’espace, et Sax avait pris très tôt la décision d’essayer de la refermer, en répandant son cocktail afin qu’il constitue dix ou vingt parts pour un million dans l’atmosphère martienne, suivant en cela le modèle initial classique de McKay. Ainsi, depuis 2042, un effort majeur avait été fait pour la construction d’usines automatisées. Dispersées sur toute la surface de la planète, elles traitaient les gaz à partir des sources locales de carbone, de sulfures et de fluorspar, et les libéraient dans l’atmosphère. D’année en année, les quantités avaient augmenté, car le but était de maintenir ce taux dans une atmosphère qui devenait de plus en plus dense, et aussi parce qu’il fallait compenser la destruction permanente des halocarbones par les UV dans la haute atmosphère.

L’affiche de Simmon révélait clairement que les usines avaient continué à fonctionner pendant la guerre de 2061 et les décennies suivantes, que le niveau avait été maintenu à peu près à vingt-six parts pour un million. La conclusion était que ces diffusions de gaz avaient permis de réchauffer la surface d’environ 12 K.

Sax s’éloigna avec un petit sourire. Douze degrés ! Ça, c’était quelque chose ! Plus de vingt pour cent du réchauffement dont ils avaient besoin, et tout ça grâce à la dispersion continue, et depuis les premières années, d’un cocktail de gaz habilement composé. Très élégant. La simple physique pouvait être si réconfortante…

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44

Voir Mars la Rouge. (N.d.T.)

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45

Qui concerne l’épilimnion, c’est-à-dire la surface d’une étendue d’eau tiède, plus riche en oxygène que les niveaux profonds. (N.d.T.)