— Comment était votre pastrami[47] ? demanda Berkina.
— Mon quoi ?
— Votre pastrami. Le sandwich que vous venez de manger, Stephen.
— Oh ! Excellent, excellent ! J’en suis sûr.
Les séances d’après-midi étaient pour la plupart consacrées aux problèmes posés par le succès de la campagne de réchauffement global. Au fur et à mesure que les températures augmentaient et que le biote du sous-sol commençait à pénétrer plus profondément dans le régolite, le permafrost fondait, ainsi qu’ils l’avaient espéré. Mais cela se révélait désastreux dans certaines régions où le permafrost était particulièrement dense. Dont Isidis Planitia, malheureusement, faisait partie. Une aréologue du labo de Praxis à Burroughs décrivit la situation lors d’une conférence très attendue : Isidis était l’un des grands bassins d’impact anciens, avec une taille presque similaire à celle d’Argyre, ses parois nord avaient été totalement érodées et sa bordure sud appartenait maintenant au Grand Escarpement. En sous-sol, la glace était descendue du nord pour se déverser dans le bassin depuis des milliards d’années. À présent, la glace proche de la surface commençait à fondre pour se reformer durant l’hiver. Ce cycle de décongélation-recongélation provoquait un accroissement de la masse de givre à une échelle sans précédent. On atteignait presque la magnitude deux de dilatation si on comparait le phénomène aux modèles terrestres. Avec des karsts et des pingos[48] cent fois plus grands que leurs équivalents terriens. Sur toute l’étendue d’Isidis, ces trous géants et ces grands monticules marquaient désormais le paysage. Après sa conférence, l’aréologue enchaîna avec une projection de vues assez stupéfiantes avant d’accompagner les spécialistes les plus intéressés vers le sud de Burroughs, au-delà de Moeris Lacus Mesa, jusqu’à la paroi de la tente. Là, le secteur semblait avoir été dévasté par un séisme récent. Le sol s’était ouvert sous la poussée d’une masse glaciaire semblable à une colline ronde et lisse.
— Voici un très beau spécimen de pingo, déclara l’aréologue avec une certaine fierté. Les masses glaciaires sont relativement pures comparées à la matrice de permafrost, et se comportent dans la matrice de la même manière que le font les roches – quand le permafrost se recongèle la nuit, ou en hiver, il se dilate, et tout ce qu’il rencontre dans son mouvement d’expansion est alors poussé vers la surface. On trouve de nombreux pingos dans la toundra, sur Terre, mais aucun de cette taille.
Elle entraîna le groupe entre les plaques de béton brisées qui avaient dû couvrir une rue et, sur le bord d’un cratère de terre, ils découvrirent un amas de glace salie.
— On l’a percé comme un abcès, et maintenant, nous pompons l’eau de la fonte dans les canaux.
— Dans les déserts, ce serait une oasis, remarqua Sax à l’adresse de Jessica. Ça fondrait en été et tout le terrain alentour serait arrosé. Nous devrions développer une communauté de graines, de spores et de rhizomes que nous pourrions disperser sur des sites tels que celui-ci.
— Exact. Néanmoins, pour être réalistes, nous ne devons pas oublier que les régions à permafrost vont être inondées par la mer de Vastitas.
— Hum, fit Sax.
À vrai dire, il avait totalement oublié les forages et les drainages de Vastitas. Lorsqu’ils furent de retour au centre de conférences, il se mit directement en quête d’une conférence sur le sujet. Il y en avait une à quatre heures : « Des Récents Progrès des Procédures de Pompage de Permafrost de la Loupe du Nord Polaire. » Il regarda, impassible, le vidéo-show préliminaire. Les loupes de glace qui s’étaient étendues sous la calotte polaire nord apparaissaient comme la partie immergée d’un iceberg car elles contenaient dix fois plus d’eau que la calotte à découvert. Et le permafrost de Vastitas était plus riche encore. Mais pour amener toute cette quantité d’eau en surface… cela équivalait à capter l’azote de l’atmosphère de Titan, un projet tellement énorme que Sax ne l’avait même pas envisagé durant les premières années : il aurait été alors impossible. Tous ces projets gigantesques – la soletta, l’azote de Titan, les forages de l’océan du Nord, l’arrivée régulière d’astéroïdes de glace – se situaient à une échelle avec laquelle Sax avait du mal à s’ajuster. Les transnationales voyaient grand, depuis quelque temps. Il était certain que les nouvelles possibilités des matériaux et du design scientifiques ainsi que l’émergence d’usines pleinement automultiplicatrices rendaient tous ces projets techniquement réalisables. Mais les investissements financiers de départ n’en étaient pas moins énormes.
Quant aux possibilités techniques, il s’y adapta assez vite. C’était en fait le prolongement de ce qu’ils avaient fait dans le temps : une fois les problèmes de matériaux, de design et de contrôle homostatique résolus, on disposait d’une puissance considérablement accrue. On pouvait dire que leurs buts ne dépassaient plus leurs possibilités. Ce qui, au vu des options prises par certains, était une pensée un peu effrayante.
En tout cas, une cinquantaine de plates-formes de forage étaient à l’œuvre au-delà du soixantième parallèle nord. Elles creusaient des puits et y installaient des dispositifs de fonte du permafrost : des galeries réchauffantes, des tunnels de percée latérale et des charges nucléaires. L’eau était ensuite pompée et redistribuée sur les dunes de Vastitas Borealis, où elle gelait à nouveau. À terme, cette feuille de glace finirait par fondre, en partie sous l’effet de son propre poids, et ils obtiendraient ainsi un anneau océanique tout autour de l’hémisphère Nord, entre le soixantième et le soixante-dixième parallèle. Ce serait sans doute un bassin thermique efficace, comme tous les océans, mais aussi longtemps qu’il resterait une mer de glace, l’augmentation d’albédo qui en résulterait équivaudrait à une perte sèche de chaleur pour l’ensemble du système. Autre exemple de recoupement négatif dans les opérations en cours. De même que la situation de Burroughs par rapport à cette mer nouvelle : la ville se trouvait un peu au-dessous du niveau estimé. On parlait de construire une digue, ou bien de prévoir une mer plus réduite, mais nul n’avait de certitude. Tout ça était vraiment très intéressant.
Sax se rendait chaque matin à la conférence. Il y passait toute la journée, dans l’ambiance chuchotante des amphithéâtres et des couloirs du centre. Il bavardait avec des collègues, des conférenciers, et ses voisins dans les gradins. Plus d’une fois, il dut faire semblant de ne pas reconnaître certains de ses anciens collègues. Ce qui le rendait suffisamment nerveux, au point de les éviter quand cela était possible. Mais eux ne semblaient pas lui trouver quoi que ce soit de familier et, la plupart du temps, il s’en sortait en se concentrant sur la science, avec autant de conviction que de talent. Les gens parlaient, posaient des questions, débattaient des faits en détail, discutaient de toutes les implications. Et cela sous la lumière fluorescente des salles de conférences, dans le bourdonnement des ventilateurs et des projecteurs vidéo – comme s’ils se trouvaient dans un monde hors de l’espace et du temps, un univers de science pure, très certainement l’une des grandes réussites de l’esprit humain. Ils formaient une sorte de communauté utopique, brillante, agréable, douillette. Pour Sax, une conférence scientifique, c’était vraiment l’utopie.
Mais les dernières sessions, pourtant, avaient pris un ton nouveau. Une espèce de note de nervosité que Sax n’avait jamais encore décelée et qu’il n’aimait guère. Les questions qui suivaient la conférence étaient plus agressives et les réponses plus vives et défensives. Le jeu pur du discours scientifique qu’il affectionnait par-dessus tout (et qui n’était jamais aussi pur que cela) était maintenant émaillé de disputes, de marques de lutte pour le pouvoir dont le motif dépassait le simple égotisme. Ça ne ressemblait en rien aux emprunts indélicats de Simmon aux travaux de Borazjani et à la riposte subtile de Borazjani : c’était plus proche de l’assaut direct. À la fin d’une présentation des moholes de grande profondeur qui pouvaient atteindre le manteau de la planète, un petit Terrien chauve se dressa et lança :
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Bœuf séché, souvent aromatisé, propre aux «delicatessens» américains, plus ou moins équivalent de la «viande des Grisons» (suisse), du «pastourma» (grec), du «pastirma» (libanais), du «braseola» (italien) ou du «filet d’Anvers» (belge).