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Il commença à souffrir d’insomnie. Il n’avait jamais connu ce phénomène auparavant, et trouva cela très pénible. Il s’éveillait, se tournait et se retournait, et puis les rouages s’enclenchaient dans son esprit et tout se mettait à tourner. Quand il devenait évident qu’il ne retrouverait pas le sommeil, il se levait, allumait l’écran de son intelligence artificielle et regardait des programmes vidéo, les derniers bulletins d’infos, ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il observa les symptômes d’une sorte de dysfonctionnement sociologique sur Terre. Par exemple, rien ne montrait qu’ils aient fait la moindre tentative pour ajuster leurs sociétés à l’impact de l’augmentation de la population provoquée par les traitements gérontologiques. Pourtant, la solution était élémentaire : contrôle des naissances, quotas, stérilisation – mais la plupart des pays n’avaient rien fait de tout cela. Il apparaissait en fait que la sous-classe permanente des non-traités était en pleine croissance, et plus particulièrement dans les pays pauvres à population élevée. À présent que l’ONU était moribonde, il devenait difficile d’obtenir des statistiques, mais la dernière étude de la Cour mondiale prétendait que soixante-dix pour cent de la population des pays développés avait eu droit au traitement contre vingt pour cent seulement en ce qui concernait les pays pauvres. Si cette situation persistait, se dit Sax, on aboutirait à une physicalisation des classes – une émergence tardive ou une révélation rétroactive des visions pessimistes de Marx, en plus extrême néanmoins, car désormais les différences de classes apparaîtraient comme une véritable différence physiologique provoquée par une distribution bimodale, proche de la spéciation[49]…
La divergence entre les pauvres et les riches était à l’évidence dangereuse, mais, sur Terre, cela semblait être considéré comme faisant partie de l’ordre naturel des choses. Étaient-ils donc incapables de voir le danger ?
Il ne comprenait plus les gens de la Terre, mais il ne les avait sans doute jamais compris. Il restait assis à frissonner durant les longues périodes d’insomnie de ses nuits, trop fatigué pour lire ou travailler. Il appelait sur son écran tel ou tel programme d’infos de la Terre, essayant de mieux comprendre ce qui pouvait se passer là-bas. Il devait le faire, s’il voulait un jour comprendre Mars. Car la politique martienne des transnats était modelée par ce qui se passait sur Terre. Il devait comprendre. Mais les infos vidéo semblaient dépasser le seuil de compréhension. Là-bas, plus encore que sur Mars, et plus dramatiquement, aucun plan ne semblait avoir de prépondérance.
Il lui aurait fallu une science de l’histoire mais, malheureusement, rien de tel n’existait. Arkady Bogdanov lui avait toujours répété que l’histoire était lamarckienne, une notion menaçante si l’on tenait compte de la pseudo-spéciation suscitée par la distribution inégale des traitements gérontologiques. Mais cela ne lui était pas d’un grand secours. La psychologie, la sociologie, l’anthropologie : tout cela était suspect. Les méthodes scientifiques ne pouvaient s’appliquer aux êtres humains, et en aucun cas en tirer des informations utiles. Ils se trouvaient devant le problème de la valeur des faits exposé d’une façon différente. La réalité humaine ne pouvait être expliquée qu’en termes de valeurs. Et les valeurs se révélaient particulièrement résistantes à l’analyse scientifique. Séparation des facteurs pour étude, hypothèses falsifiables, expériences répétées – l’ensemble du dispositif des labos de physique était inutilisable ici. C’étaient les valeurs qui conduisaient l’histoire, qui formait un tout non répétitif et aléatoire. On pouvait la qualifier de lamarckienne, de système chaotique, mais il ne s’agissait là que d’intuitions, car de quels facteurs parlait-on ? Quels aspects pouvait-on acquérir en apprenant, ou en entrant dans un cycle non répétitif mais inscrit ?
Nul ne pouvait le dire.
Il se remit à réfléchir à la science naturelle qui l’avait tellement captivé quand il était sur le glacier d’Arena, précisément parce qu’elle utilisait des méthodes scientifiques pour étudier l’histoire du monde naturel. Par bien des aspects, cette histoire était un problème méthodologique aussi difficile que l’histoire humaine, car elle non plus ne se répétait pas et ne se prêtait pas à l’expérimentation. Et pourtant, sans le facteur de conscience humaine quasi aléatoire, l’histoire naturelle avait souvent de réels succès, même si elle était fondée principalement sur des hypothèses qui ne pouvaient être vérifiées que dans des observations ultérieures. C’était une véritable science. Elle avait découvert, au milieu du désordre et des imprévus, quelques principes généraux d’évolution acceptables – le développement, l’adaptation, la complexification. Et d’autres principes spécifiques avaient été confirmés, dans chacune des disciplines mineures.
Ce dont il avait besoin, c’était de principes similaires ayant pu influencer l’histoire humaine. Ses quelques lectures d’historiographie ne l’avaient guère encouragé. Il s’agissait de tristes imitations de la méthode scientifique, ou d’art pur et simple. À chaque décennie environ, une nouvelle explication historique venait réfuter toutes les précédentes, mais il était clair que le révisionnisme réservait des plaisirs qui n’avaient rien à voir avec la justice du cas exposé. La sociobiologie et la bioéthique semblaient plus prometteuses, mais elles tendaient à mieux expliquer les choses lorsqu’elles travaillaient sur des échelles d’évolution dans le temps, et Sax voulait des éléments provenant des cent dernières ou prochaines années. Ou même du dernier demi-siècle et des cinq ans à venir.
Nuit après nuit, ne trouvant pas le sommeil, il se levait pour se retrouver devant son écran et ruminait tous ces problèmes, trop fatigué en même temps pour penser normalement. Ces nuits sans sommeil se multipliant, il revenait de plus en plus souvent aux reportages sur le soulèvement de 2061. Les compilations vidéo sur les événements de cette année-là abondaient et certains n’hésitaient pas à le qualifier de Troisième Guerre mondiale ! C’était d’ailleurs le titre d’une série : soixante heures d’images sur 2061, mal montées.
Il suffisait de regarder brièvement les séries vidéo pour se rendre compte que le titre ne versait pas entièrement dans le sensationnel. Sur Terre, dans le cours de cette année fatale, d’autres guerres avaient fait rage, et si les historiens se refusaient à parler de Troisième Guerre mondiale, c’était uniquement parce que les conflits n’avaient pas duré suffisamment longtemps. Et puis, il ne s’était pas agi de l’affrontement de deux grands camps : tout avait été confus et complexe. Des sources diverses évoquaient une guerre du Nord contre le Sud, des jeunes contre les vieux, de l’ONU contre les nations, ou des nations contre les transnationales, ou encore des transnationales contre les pavillons de complaisance, des armées contre la police, de la police contre les citoyens – un conflit fait de multiples conflits. Durant une période de six à huit mois, le monde avait sombré dans le chaos. Au cours de ses errances dans les « sciences politiques », Sax était tombé sur une charte rédigée par un certain Herman Kahn, intitulée Echelle d’escalade, qui tentait de définir les conflits en fonction de leur nature et de leur gravité. L’échelle de Kahn comportait quarante-quatre degrés. Ils allaient du premier, la Crise évidente, avant de monter vers Démonstrations politiques et diplomatiques, Déclarations solennelles, Mobilisation importante, pour passer ensuite à une pente plus accentuée : Démonstration de force, Actions de violence et de harcèlement, Confrontations militaires dramatiques, Guerre nucléaire, Attaques exemplaires contre les biens matériels, Attaque dévastatrice contre les biens civils. Pour arriver au numéro 44 : Spasme de guerre insensée. C’était certainement un exemple intéressant de taxinomie et de séquence logique et Sax devinait très bien que les différentes catégories étaient des abstractions issues des nombreuses guerres du passé. Si l’on se fiait aux définitions de la table de Kahn, 2061 avait atteint le degré 44.
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En biologie, apparition de différences entre deux populations d’une même espèce, entraînant leur séparation en deux espèces distinctes