Maya déclara finalement, d’un air sombre :
— Je m’en souviens à peine. Je parviens même difficilement à penser à John. Et à Frank aussi, d’ailleurs. J’essaie de ne pas le faire. Mais il arrive toujours quelque chose pour déclencher ça et je suis alors incapable de m’arracher à ces souvenirs. Ils sont tellement intenses que j’ai l’impression que tout ça s’est passé une heure auparavant ! Ou que ça se répète. (Elle frissonna sous ses doigts.) Je les déteste. Tu comprends ce que je veux dire ?
— Bien sûr. La mémoire involontaire[51]. Mais je me souviens aussi que j’ai éprouvé la même chose quand nous habitions encore Underhill. Donc, ça n’est pas seulement l’effet de l’âge.
— Mais non. C’est la vie. Ce que nous ne pouvons pas oublier. Pourtant, j’ai de la peine à regarder Kasei…
— Je sais. Ces enfants sont étranges. Et Hiroko est étrange.
— Elle l’est, oui. Mais est-ce que tu étais heureux, alors ? Quand tu es parti avec elle ?
Il se concentra pour se rappeler ce temps. Les souvenirs étaient les maillons faibles de la chaîne, c’était certain.
— Oui… Oui, je l’étais, très certainement. C’était ma façon d’admettre certaines choses que j’avais tenté de supprimer à Underhill. Que nous sommes des animaux. Des créatures sexuelles.
Il lui pétrit les épaules, plus fort encore et ses muscles roulèrent sous ses mains.
— Inutile de me rappeler ça, fit-elle avec un rire bref. Et Hiroko te l’a rendu ?…
— Oui. Mais pas seulement elle. Il y a eu Evgenia, Rya – toutes les autres, en fait. Pas directement. Mais… oui, directement aussi, quelquefois. Mais parce que nous admettions que nous avions des corps, que nous étions des corps. Parce que nous travaillions ensemble, que nous nous voyions et que nous étions en contact tous les jours. J’avais besoin de ça. J’avais vraiment des problèmes en ce temps-là. Et elles se sont toutes arrangées pour que ce soit en rapport avec Mars. Toi, tu ne m’as jamais semblé troublée par cet aspect des choses, mais ce n’était pas mon cas à moi. Pas du tout. J’en étais malade. Hiroko m’a sauvé. Pour elle, c’était une question sensuelle : il fallait établir notre foyer sur Mars, en tirer notre nourriture. C’était une façon de faire l’amour avec cette planète, de la féconder, d’être la sage-femme d’un monde – de toute façon, c’était un acte sensuel. Et c’est cela qui m’a sauvé.
— Ça et leurs corps. Les corps d’Hiroko, d’Evgenia et de Rya. (Elle lui décocha un regard méchant par-dessus son épaule, et il rit.) Et je suis certaine que tu t’en souviens parfaitement bien.
— Plutôt bien.
C’était la mi-journée mais, au sud, dans la longue gorge d’Echus Chasma, le ciel s’assombrissait.
— Le vent arrive peut-être enfin, dit Michel.
Des nuages couronnaient le Grand Escarpement, une masse élevée et hautement turbulente de cumulo-nimbus. Leurs bases noires étaient striées d’éclairs qui frappaient le sommet de la falaise. L’air, dans la faille, était devenu brumeux et les tentes de Kasei Vallis se dessinaient plus nettement, tandis que des flocules d’air encore limpide dérivaient sur les constructions et les arbres curieusement immobiles. On aurait dit autant de presse-papiers en verre largués dans le désert venteux. Midi passa. Même si les vents se levaient, ils étaient obligés d’attendre que le jour décline. Maya se remit à faire les cent pas, véritable boule d’énergie qui marmonnait des phrases incompréhensibles en russe. Parfois, elle se penchait brièvement vers les hublots. Des bourrasques secouaient le patrouilleur, sifflaient sur les rocs fragmentés au pied de la petite mesa.
Cela rendait Michel encore plus nerveux. Il avait le sentiment d’être pris au piège avec une bête sauvage. Il se laissa tomber dans un siège et leva les yeux vers les nuages qui roulaient sur l’Escarpement. Sous la gravité de Mars, les orages culminaient à des altitudes immenses, et ces masses blanches surmontées d’une enclume obscure, suspendues au-dessus de la gigantesque falaise, donnaient à ce monde une dimension surréaliste. Dans un tel paysage, ils n’étaient plus que des fourmis, ils étaient le petit peuple rouge de Mars.
Ils allaient certainement tenter de délivrer Sax cette nuit. Ils avaient déjà dû attendre trop longtemps. Entre deux allers et retours anxieux, Maya s’arrêta derrière lui, lui prit les muscles des épaules et les serra. Des ondes parcoururent son dos, ses flancs et l’intérieur de ses cuisses. Il se ploya et pivota dans son siège pour se retrouver contre elle, les mains autour de sa taille, l’oreille contre son sternum. Elle continuait de lui masser les épaules et il sentait son pouls s’accélérer. Son souffle se fit court. Elle se pencha et lui embrassa la tête. Ils se rapprochèrent encore jusqu’à s’étreindre, Maya ne cessant pas de malaxer ses muscles. Longtemps, ils demeurèrent ainsi.
Puis, ils gagnèrent le compartiment d’habitation et firent l’amour. Avec intensité, noués par l’appréhension. C’était sans aucun doute leur échange de souvenirs des années d’Underhill qui avait déclenché cela. Michel avait encore en mémoire le désir brûlant qu’il avait éprouvé pour Maya, alors, et, le visage enfoui dans sa chevelure d’argent, il fit de son mieux pour se fondre en elle. C’était une féline et, de son côté, elle se mêlait à lui avec frénésie, et il se sentit emporté. C’était bon d’être seuls, seuls et libres de s’abîmer avec surprise dans le plaisir, les plaintes, les soupirs et les élans électriques de leurs corps.
Plus tard, il resta allongé sur elle, encore en elle. Elle prit son visage entre ses mains et le regarda longuement.
— À Underhill, je t’aimais, dit-il.
— Moi aussi, fit-elle doucement. Moi aussi je t’aimais, à Underhill. Vraiment. Je n’ai jamais rien fait de peur d’être ridicule, avec John et Frank. Mais je t’aimais. C’est pour ça que j’ai été aussi furieuse lorsque tu es parti avec Hiroko. Tu étais mon seul véritable ami. Celui avec qui je pouvais parler à cœur ouvert. Le seul à m’écouter vraiment.
Il secoua la tête en se souvenant.
— Je ne m’en suis pas très bien tiré.
— Peut-être pas. Mais tu m’aimais bien, n’est-ce pas ? Tu ne faisais pas simplement ton travail ?
— Oh, non ! Je t’aimais. Ça n’est jamais simplement un travail avec toi.
— Flatteur, lui dit-elle en le repoussant. Tu as toujours essayé de donner la meilleure interprétation possible des choses horribles que je faisais.
Elle eut un rire léger.
— Oui, mais elles n’étaient pas aussi horribles que ça.
— Mais si. (Elle plissa les lèvres.) Et puis, tu as disparu, comme ça ! Tu m’as abandonnée !
Elle le gifla tendrement.
— Je suis parti. Il le fallait.
Sa moue se changea en une expression plus dure et son regard se perdit dans les profondeurs de leur passé. Elle sinuait entre ses changements d’âme pour pénétrer dans une région plus profonde et sombre. Michel l’observait avec une douce résignation. Il avait été heureux très longtemps, et rien qu’en observant ce regard nouveau qu’elle avait, il sut qu’il pouvait échanger ce bonheur qui était le sien – ce bonheur particulier – contre elle. Sa « stratégie de l’optimisme » allait devenir plus laborieuse, et il allait désormais avoir une autre antinomie à réconcilier dans sa vie, aussi inconciliable que la Provence et Mars : Maya et Maya, tout simplement.
Ils étaient immobiles l’un contre l’autre, chacun absorbé dans ses pensées, les yeux tournés vers les hublots, conscients des soubresauts amortis du patrouilleur : le vent se faisait plus violent, et la poussière se déversait à présent dans Echus Chasma et Kasei Vallis, image fantôme de l’immense inondation qui avait autrefois creusé ce chenal. Michel se redressa pour consulter les écrans.