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— Merde, c’est Phyllis !

Michel porta Sax jusque dans le couloir. Maya le suivit. Un homme surgit devant eux, elle leva son arme, mais Michel lui détourna le bras – c’était Spencer Jackson. Il leur parlait, mais avec leurs casques ils n’entendaient rien. Quand il le réalisa, il cria :

— Dieu merci, vous voilà ! Ils en avaient fini avec lui – ils étaient sur le point de le tuer !

Maya dit quelque chose en russe, retourna dans la pièce en courant, lança quelque chose à l’intérieur et revint. L’explosion dégagea un nuage de fumée et de débris dans le couloir.

— Non ! cria Spencer. C’était Phyllis !

— Je sais ! répliqua Maya d’un ton vengeur.

Mais Spencer ne l’avait pas entendue.

— Viens, insista Michel en prenant Sax entre ses bras tout en faisant signe à Spencer de mettre son casque. Repartons pendant qu’il en est temps.

Personne ne semblait l’avoir entendu, mais Spencer prit un casque et il l’aida à porter Sax jusqu’au premier niveau.

Au-dehors, il faisait toujours noir et le fracas se déchaînait. Des objets et des débris volaient dans les airs ou roulaient sur le sol. Michel, touché en pleine visière, tomba à genoux. Ensuite, il ne put que deviner ce qui se passait. Maya se connecta avec le bloc poignet de Spencer et leur lança des ordres d’un ton dur et net. Ils portèrent Sax jusqu’à la paroi de la tente, puis au-dehors, et rampèrent jusqu’au fil d’Ariane.

Très vite, il leur apparut clairement qu’ils ne réussiraient pas à marcher contre le vent. Ils durent ramper, en portant tour à tour Sax sur leur dos. Sans jamais quitter le filin qui était leur seul espoir le regagner le patrouilleur. Plus ils avançaient, plus leurs mains et leurs genoux s’engourdissaient sous l’effet du froid. Dans le flot de sable et de poussière, Michel, en baissant les yeux, constata que sa visière était terriblement criblée.

Ils s’arrêtaient pour échanger leur fardeau. Après son tour, Michel s’agenouilla, haletant, le casque contre le sol, au-dessous du grand déferlement de poussière. Il en avait le goût sur la langue. Un goût amer, salé et sulfureux – le goût de la peur martienne, de la mort martienne. À moins que ce ne fût celui de son sang : il n’aurait su le dire. Le bruit était trop intense pour qu’il pense, son cou le faisait souffrir, une sonnerie lui perçait les oreilles, et des vers rouges avaient envahi ses yeux : sans doute le petit peuple de Mars qui avait franchi la périphérie de sa vision ; il n’allait pas tarder à perdre conscience. Il se dit qu’il allait vomir, ce qui était dangereux dans un casque, et tout son corps luttait pour réprimer le spasme. Il transpirait sous la douleur qui se diffusait dans chacun de ses muscles, chacune de ses cellules. Après une lutte très longue, le spasme reflua.

Ils avançaient toujours en rampant. Une heure de silence épuisant s’écoula, puis une autre. À présent, les genoux de Michel n’étaient plus engourdis mais poignardés par de longs élancements douloureux, comme s’ils raclaient à vif le sol. Parfois, ils demeuraient étendus sur le sable, en attendant que passe une rafale sauvage. Ils étaient étonnés devant les variations de force des bourrasques à l’intérieur d’un même ouragan. Le vent ne s’exerçait pas selon une pression permanente mais dans des séries de souffles violents. Et les intervalles qui séparaient ces coups de marteau étaient parfois tellement prolongés qu’ils avaient le temps de s’ennuyer, de laisser errer leurs pensées, ou même de s’assoupir. Ils avaient le sentiment qu’ils allaient se laisser surprendre par l’aurore. Mais, à un moment, Michel consulta son horloge de visière et vit qu’il était 3 h 30 du matin. Et ils se remirent à ramper.

Le filin se tendit et ils se cassèrent le nez contre la porte du patrouilleur, au bout du fil d’Ariane. Ils le dégagèrent et, à l’aveuglette, hissèrent Sax dans le sas avant de suivre. Ils refermèrent la porte extérieure et rétablirent la pression. Le sol du sas était couvert de sable et la pompe du ventilateur crachait un tourbillon de cristaux qui ternissaient la luminosité de l’air ambiant. Michel se pencha sur la minuscule visière de Sax avec le sentiment d’examiner un masque de plongée et ne décela aucun signe de vie.

Quand la porte intérieure s’ouvrit, ils ôtèrent leurs tenues, leurs casques et leurs bottes, se glissèrent dans le patrouilleur et refermèrent rapidement la porte sur le nuage de poussière. Michel avait le visage moite. Il s’essuya et vit alors le sang sur sa main, d’un rouge scintillant dans la lumière dure du compartiment. Il saignait du nez. Même dans la lumière, il constata que l’ombre régnait à la limite de son champ de vision et que la pièce était étrangement calme et silencieuse. Maya avait une vilaine plaie à la cuisse, cernée de givre. Spencer, lui, paraissait épuisé, indemne mais visiblement secoué. Il enleva le protège-tête de Sax en bredouillant :

— On ne doit pas arracher les sondes cérébrales comme ça ! Vous auriez dû m’attendre. Vous ne saviez pas ce que vous faisiez !

— Mais on ignorait si tu allais venir, répliqua Maya. Tu étais en retard.

— Pas de beaucoup ! Il fallait bien que je me cache : il leur a tout déballé à mon propos en même temps que le reste, et j’ai attendu que la tempête se lève pour revenir ! Vous n’aviez pas à paniquer comme ça !

— On n’a pas paniqué !

— Alors pourquoi vous les avez enlevées comme ça ? Et pourquoi tuer Phyllis ?

— C’était une tortionnaire, une meurtrière !

Spencer secoua violemment la tête.

— Elle était prisonnière, tout comme Sax.

— Non !

— Tu n’en sais rien ! Tu as tué sur des apparences. Vous ne valez pas mieux que les autres.

— Va te faire foutre ! C’est eux qui torturent ! Tu n’as pas réussi à les arrêter et il fallait bien qu’on fasse quelque chose !

Tout en jurant en russe, Maya s’installa dans le siège de pilotage et démarra.

— Envoie un message à Coyote ! lança-t-elle à Michel.

Un instant, il eut du mal à se rappeler comment fonctionnait la radio. Il tapa enfin la touche qui déclenchait le message en salves codées : ils avaient délivré Sax. Ensuite, il revint auprès de Sax qui gisait sur la couchette, le souffle à peine perceptible. Il était en état de choc. Lui aussi saignait du nez. Spencer le nettoya avec des gestes doux tout en secouant la tête.

— Ils se servent de MRI[52] et d’ultra-sons focalisés, commenta-t-il d’un ton morne. En le récupérant de cette façon, vous auriez pu…

Il n’acheva pas.

Sax avait le pouls faible et irrégulier. Michel entreprit de lui enlever sa tenue. Ses gestes étaient mous et ses mains ressemblaient à deux étoiles de mer flottant dans le ressac. Elles échappaient à sa volition, comme s’il travaillait sur un téléopérateur. J’ai été tétanisé, se dit-il. Je suis commotionné. Il ressentit une nausée. Spencer et Maya, furieux, criaient des phrases incompréhensibles pour lui.

— C’était une pute !

— Si on devait tuer toutes les putes, jamais tu ne serais sortie de l’Arès vivante !

— Arrêtez ! dit Michel d’une voix affaiblie. Tous les deux, arrêtez.

Il ne comprenait pas vraiment ce qu’ils disaient, mais il était évident qu’ils se querellaient et c’était à lui de jouer le médiateur. Maya était folle de chagrin et de rage et elle pleurait tout en hurlant. Et Spencer lui répliquait en criant lui aussi, et en tremblant. Sax était toujours dans le coma. Il va falloir que je me remette à la psychothérapie, se dit Michel en pouffant de rire. Il se dirigea tant bien que mal vers l’avant et s’installa devant les commandes qui semblaient trembler sous le nuage de poussière noire qui fouettait le pare-brise.

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52

Résonance magnétique. (N.d.T.)