— Conduis, fit-il d’un ton désespéré.
Maya, à côté de lui, était en larmes, les mains crispées sur le volant. Il posa la main sur son épaule et elle le repoussa. Elle semblait soudain montée sur ressort et il faillit tomber de son siège.
— On parlera plus tard, lui dit-il. Ce qui est fait est fait. Maintenant, il faut qu’on rentre chez nous.
— On n’a pas de chez-nous ! grinça Maya.
SIXIÈME PARTIE
Tariqat
1
Le Grand Homme venait d’une grande planète. Il était un visiteur sur Mars – il passait par-là quand il avait vu la planète. Alors, il s’était arrêté pour jeter un coup d’œil, et il y était encore quand Paul Bunyan[53] surgit et c’est pour cette raison qu’ils se battirent. Ce fut le Grand Homme qui gagna, ainsi que vous le savez. Mais quand Paul Bunyan et son gros bœuf bleu, Babe, furent morts, le Grand Homme n’eut plus personne à qui parler, et vivre sur Mars, c’était comme vivre sur un ballon de basket-ball. Alors, il erra durant un temps, déchirant les choses pour essayer de les mettre à sa taille, avant d’abandonner et de repartir.
Après cela, toutes les bactéries qui se trouvaient dans Paul Bunyan et son bœuf Babe quittèrent leurs corps et se mirent à circuler dans l’eau tiède qui coulait sur le lit rocheux, loin dans le sous-sol. Elles dévorèrent le méthane et l’hydrogène sulfuré, et résistèrent au poids de milliards de tonnes de roc, comme si elles vivaient sur une planète neutronique. Leurs chromosomes commencèrent à se briser, mutation après mutation, et au taux de reproduction de dix générations par jour, il ne fallut pas longtemps à cette bonne vieille survie du mieux adapté pour effectuer la sélection naturelle. Et des milliards d’années passèrent. Avec le temps, toute une histoire de l’évolution martienne se créa, des fissures du régolite aux espaces qui séparaient les grains de sable, sous le soleil froid des déserts. Toutes sortes de créatures étaient apparues et s’étaient répandues – mais toutes étaient infimes. Il n’y avait pas de place pour autre chose dans le sous-sol, voyez-vous, et quand elles atteignirent la surface, certains schémas étaient déjà fixés. Et puis, il n’y avait guère de facteurs pour stimuler la croissance, de toute façon.
Et c’est ainsi que toute une biosphère chasmoendolithique se développa, dans laquelle tout était petit. Les baleines avaient la taille de têtards, les séquoias étaient comme des lichens, tout était à l’avenant. Tout s’était passé comme si le rapport au double, qui avait fait que les choses sur Mars étaient toujours cent fois plus grandes que leurs équivalents terrestres, s’était finalement inversé en s’accélérant.
Et c’est l’évolution qui produisit le petit peuple rouge. Ils sont comme nous – ou, du moins, ils nous ressemblent quand nous les voyons. Mais ça, c’est parce que nous ne savons les voir que du coin de l’œil. Si vous en regardez un attentivement, vous verrez qu’il ressemble à une minuscule salamandre verticale, d’un rouge sombre, quoique leur peau semble avoir certaines capacités de caméléonisme et qu’ils arrivent à prendre la teinte exacte des rochers sur lesquels ils se trouvent. En regardant vraiment attentivement, vous remarquerez que la peau évoque un lichen en plaque mélangé de grains de sable, et que les yeux sont comme des rubis. C’est fascinant, mais ne vous excitez pas trop, car il faut dire qu’à la vérité vous n’en verrez jamais un aussi nettement. C’est bien trop difficile. Quand ils sont immobiles, nous sommes dans l’incapacité de les voir. Il en serait toujours ainsi, si ce n’est que certains sont parfois tellement sûrs de pouvoir se figer sur place et disparaître si vous tentez de les regarder directement, qu’ils sautent à la limite de votre champ de vision, rien que pour vous exciter l’esprit. Mais dès que vous bougez les yeux pour mieux voir, ils s’arrêtent, et vous ne pouvez plus les retrouver.
Ils vivent un peu partout, et même chez nous. D’ordinaire, il y en a toujours quelques-uns dans la poussière qui s’agglomère dans les coins. Et qui peut prétendre honnêtement qu’il n’y a jamais la moindre poussière dans un coin de sa chambre ? Personne, je pense. Parce que c’est un excellent abrasif quand vous entreprenez de balayer, n’est-ce pas ?… Oui, dans ces moments-là, le petit peuple rouge doit fuir à toute allure. Pour eux, ce sont des désastres. Ils pensent que nous sommes des idiots géants et dingues qui, de temps en temps, piquent des crises de folie furieuse.
Oui, c’est vrai que le premier humain à avoir aperçu le petit peuple rouge a été John Boone. Qu’est-ce que vous attendiez d’autre ? Il le découvrit quelques heures seulement après avoir débarqué sur Mars. Plus tard, il apprit à les voir même lorsqu’ils étaient immobiles, et il se mit à parler à ceux qu’il repérait dans les chambres, jusqu’à ce qu’ils finissent par craquer et par lui répondre. Ils s’apprirent mutuellement leurs langages, et on peut entendre encore les gens du petit peuple rouge employer toutes sortes de John-Boonismes dans leur anglais. Finalement, ils furent toute une troupe à escorter John Boone, où qu’il aille. Ils aimaient ça, et comme John n’était pas un type particulièrement porté sur la propreté, ils avaient toujours des endroits où se cacher. Oui, à Nicosia, la nuit où il fut tué, il y en avait des centaines. C’est ce qui explique la mort des Arabes, plus tard cette même nuit – toute une bande de petits êtres leur sont tombés dessus. Horrible.
Quoi qu’il en soit, ils étaient les amis de John Boone, et ils étaient aussi tristes que nous autres qu’il ait été assassiné. Depuis, aucun humain n’a appris leur langage, ni ne les a connus d’aussi près. Oui, John Boone fut aussi le premier à parler d’eux. La plus grande partie de ce que nous connaissons d’eux, nous la lui devons, à cause de ces rapports exceptionnels qu’ils entretenaient. Oui, on dit aussi que l’abus d’omegendorphe provoque l’apparition de petites taches rouges mouvantes à la limite du champ de vision. Pourquoi cette question ?
Mais depuis la mort de John Boone, le petit peuple continue de vivre avec nous en toute discrétion. Ils nous observent avec leurs yeux de rubis et ils essaient de savoir vraiment qui nous sommes, et pourquoi nous faisons tout ça. Et ils se demandent comment s’y prendre avec nous pour obtenir ce qu’ils veulent – c’est-à-dire des gens avec lesquels ils pourraient parler et devenir amis, qui ne les balayeraient pas tous les deux ou trois mois, qui ne chambouleraient pas non plus toute la planète. Alors, ils nous surveillent. Toutes les cités-caravanes les emportent partout. Ils sont prêts à nous parler à nouveau. Ils sont en train de décider quel sera leur interlocuteur. Et ils se demandent : lequel, entre tous ces géants idiots, peut connaître Ka ?
Parce que c’est le nom qu’ils donnent à Mars, voyez-vous. Ka. Cela a plu aux Arabes, car le nom arabe de Mars est Qahira, de même qu’aux Japonais, qui appellent Mars Kasei. Mais à vrai dire, la plupart des noms que les humains ont donnés à Mars contiennent la syllabe ka – et certains dialectes du petit peuple rouge désignent Mars comme m’kah, ce qui apporte un son que l’on retrouve dans un grand nombre de noms terriens pour Mars. Il est possible que le petit peuple rouge ait réussi à gagner l’espace il y a très longtemps, qu’il ait visité la Terre, qu’ils aient été nos fées, nos elfes, tous les petits êtres de nos légendes. Ils ont pu dire aux hommes d’où ils venaient, et nous laisser le nom de leur monde. Mais, d’un autre côté, il est possible que ce soit la planète elle-même qui suggère ce son de quelque manière hypnotique qui affecterait la conscience de tous les observateurs, qu’ils soient présents sur Mars ou qu’ils l’observent comme une simple étoile rouge dans le ciel. Je l’ignore, et peut-être après tout est-ce dû à la couleur. Ka.
53
Paul Bunyan, héros du folklore américain, était un bûcheron géant qui avait pour compagnon un bœuf bleu, Babe, et se livrait à des festins pantagruéliques.