Il se dirigeait droit sur la tente, suivi de Nirgal et Art. Il n’y avait aucune présence humaine visible. La clarté n’était fournie que par quelques veilleuses et par les hublots illuminés d’une grande caravane garée au centre.
Coyote marcha jusqu’au sas le plus proche, enfonça le jack de son bloc de poignet dans le verrou et pianota sur le clavier du bloc. La porte extérieure s’ouvrit. Apparemment, aucune sonnerie d’alarme ne se déclencha. Et personne ne se montra derrière les hublots de la caravane. Ils se glissèrent dans le sas, refermèrent la porte extérieure et attendirent que l’atmosphère s’établisse avant d’entrer. Coyote se précipita droit vers la petite centrale énergétique, installée non loin de la caravane. Nirgal escalada les marches qui accédaient à la porte de la caravane et aux quartiers d’habitation. Il mit en place l’une des « barres de verrouillage » de Coyote sous la poignée, fit tourner le cadran qui libérait le fixatif, poussa la barre droit contre la porte et la carlingue. La caravane était en alliage d’aluminium, et le fixatif polymère allait faire fondre la barre de verrouillage contre la structure, bloquant ainsi totalement la porte. Il fit rapidement le tour du véhicule et répéta l’opération sur l’autre porte avant de se ruer vers la sortie, le sang puisant dans ses veines comme de l’adrénaline pure. Ce qu’il venait de faire ressemblait tellement à un mauvais tour plutôt qu’à une opération de neutralisation qu’il dut se rappeler plusieurs fois toutes les charges explosives que Coyote et Art étaient en train de mettre en place dans l’installation, dans les hangars, sous la paroi de la tente et dans le parking où étaient garés les léviathans de minage. Nirgal les rejoignit en courant de véhicule en véhicule, escaladant les marchepieds pour ouvrir les portes à la main ou électroniquement avant de lancer dans les cabines les petites boîtes que Coyote lui avait données.
Mais il y avait aussi ces centaines de tonnes d’uranium que Coyote aurait voulu emporter. Heureusement, c’était impossible. Mais dans un hangar, ils s’attaquèrent aux camions robotisés déjà chargés, et les reprogrammèrent pour qu’ils roulent vers les régions de canyons au nord et s’arrêtent dans des terrains où les concentrations en apatite[54] suffiraient à masquer la radioactivité de l’uranium, qui serait ainsi difficile à repérer. Spencer avait émis quelques doutes sur cette stratégie, mais Coyote avait rétorqué que c’était mieux que de laisser l’uranium sur le site et, de toute façon, ils étaient tous trop heureux de ne pas avoir à charger des tonnes d’uranium dans leur patrouilleur, même si les containers étaient totalement à l’épreuve des radiations.
L’opération terminée, ils repartirent en courant. À mi-chemin, ils entendirent une série d’explosions et de déflagrations assourdies. Nirgal jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais rien ne semblait avoir changé : la tente était obscure et les hublots de la caravane toujours illuminés.
Il reprit sa course, comme porté par des ailes, et il fut étonné de découvrir Art qui parcourait le plancher du canyon à grands bonds sauvages, pareil à un ours-guépard. Art attendit que Coyote les rejoigne pour les guider à nouveau dans le labyrinthe. Ensuite, il redémarra, si vite que Nirgal décida d’essayer de le rattraper, rien que pour estimer sa vitesse. Il se mit à sprinter, de plus en plus fort, et constata en arrivant à la hauteur d’Art que ses foulées de springbok étaient deux fois plus longues que celles d’Art, alors que leurs jambes foulaient le sol aussi vite qu’ils en étaient capables.
Ils atteignirent le patrouilleur bien avant Coyote et l’attendirent devant le sas en reprenant leur souffle et en souriant derrière leurs visières. Dès que Coyote fut là, ils montèrent à bord et Spencer démarra alors qu’ils quittaient le laps de temps martien avec six heures de route nocturne devant eux.
Ils riaient tous de la course folle d’Art, mais lui se contenta de sourire en agitant la main.
— Mais non, je n’avais pas peur. C’est seulement la gravité martienne, je vous le jure. J’ai couru normalement, mais on aurait dit que mes jambes étaient comme les pattes d’un tigre ! Stupéfiant !
Ils se reposèrent durant tout le jour et, dès la tombée de la nuit, ils démarrèrent. Ils franchirent l’entrée d’un long canyon qui allait de Ceraunius jusqu’à Jovis Tholus. Une exception bizarre : il n’était ni vraiment droit ni sinueux et avait été baptisé le Canyon Tordu. Quand le soleil se leva, ils étaient à l’abri dans le cratère Qr, immédiatement au nord de Jovis Tholus. Jovis Tholus était un volcan plus important que Tharsis Tholus, plus grand en fait que n’importe quel volcan terrestre, mais il était situé sur le col élevé séparant Ascraeus Mons d’Olympus. Tous deux érigés à l’est et à l’ouest comme de véritables plateaux continentaux auprès desquels Jovis semblait compact, accueillant, compréhensible – une simple colline, facile à escalader.
Ce jour-là, Sax s’assit devant son écran et pianota en silence pour appeler un assortiment de textes, de cartes, de diagrammes, de clichés et d’équations. Il inclinait régulièrement la tête, comme indifférent. Nirgal s’installa près de lui.
— Sax, tu peux m’entendre ?
Sax le dévisagea.
— Tu peux comprendre ce que je dis ? Fais-moi signe de la tête.
Sax pencha la tête et Nirgal soupira, fasciné par son regard inquisiteur. Puis Sax acquiesça en hésitant.
Cette nuit-là, Coyote roula cap à l’ouest, en direction d’Olympus, et aux approches de l’aube, il dirigea le patrouilleur vers une muraille de basalte noir éclatée et grêlée. C’était le rebord d’un plateau découpé par d’innombrables ravines sinueuses, Tractus Traction à plus grande échelle. Les ravines avaient créé des badlands pareilles à une expansion immense du labyrinthe de Traction. Le plateau était un éventail de lave ancienne fragmentée, restant d’une des premières coulées d’Olympus Mons, qui avait recouvert le tuf plus tendre et les scories d’éruptions plus anciennes encore. Là où les ravines creusées par le vent étaient les plus profondes, leur fond taillait dans le tuf, et certaines d’entre elles étaient d’étroites fentes avec, au fond, des tunnels arrondis par des siècles de vent.
— Comme des trous de serrure à l’envers, commenta Coyote, quoique Nirgal n’eût jamais rencontré de trous de serrure de cette forme.
Coyote lança le patrouilleur dans l’un des tunnels noir et gris. Il remonta la pente sur plusieurs kilomètres avant de s’arrêter près d’une tente qui créait une sorte d’obstruction dans le tunnel, une courbe élargie.
C’était le premier refuge secret qu’Art découvrait, et il prit l’air surpris qui convenait. La tente mesurait peut-être vingt mètres de haut et englobait une bonne centaine de mètres de la paroi. Il s’étonna de ces dimensions et Nirgal finit par rire.
— Il y a déjà quelqu’un ici, dit Coyote. Alors calmez-vous une seconde.
Art acquiesça vivement et se pencha sur l’épaule de Coyote pour écouter ce qu’il disait dans l’intercom. Un autre patrouilleur, camouflé en rocher comme le leur, était garé devant le sas de la tente.