— Ça n’était pas la police. À moins qu’ils n’aient commencé à se servir de patrouilleurs Vishniac. Bon sang, ces pillards venaient de l’underground ! Sans doute une bande que je connais, dans Argyre. Je n’arrive pas à imaginer qui que ce soit d’autre capable de ça. Ces types connaissent l’emplacement de certaines de mes vieilles caches. Ils m’en veulent depuis que j’ai saboté une station minière dans les Charitums, parce qu’elle a été supprimée ensuite et qu’ils ont perdu leur principale source de ravitaillement.
— Vous devriez essayer de rester tous du même côté.
— Oh, ça va, merde !
Coyote relança les moteurs et ils repartirent.
— C’est toujours la même vieille histoire, dit-il d’un ton amer. La Résistance finit par se combattre elle-même, parce que c’est son seul espoir de gagner sur quelqu’un. Et c’est toujours comme ça. Jamais on ne peut avoir un mouvement de plus de cinq individus sans récolter au moins un putain d’imbécile.
Il continua son discours pendant un bon moment. Finalement, Sax tapota sur les jauges et Coyote lui lança d’un ton dur.
— Je sais !
Le jour s’était levé et ils durent s’arrêter entre deux des anciennes buttes. Après avoir masqué les hublots, ils s’allongèrent dans l’obscurité.
— Il y a combien de groupes de l’underground au total ? demanda Art.
— Personne ne le sait, répondit Coyote.
— Vous vous fichez de moi.
Ce fut Nirgal qui enchaîna, avant que Coyote ne s’irrite.
— Il y en a environ quarante dans l’hémisphère Sud. Et leurs différends, qui ne datent pas d’hier, virent à l’aigre. Et puis, il faut compter avec les groupes durs. Les Rouges radicaux, les groupes fractionnaires de Schnelling, plus divers fondamentalistes… Ils sont tous à la source de pas mal d’ennuis.
— Mais vous ne travaillez donc pas tous pour la même cause ?
— Je l’ignore. (Nirgal se rappelait les conversations de Sabishii, qui duraient des nuits, parfois violentes, entre des étudiants qui étaient censés être des amis.) Il est possible que non.
— Vous n’en avez pas discuté ensemble ?
— Jamais de manière formelle, non.
Art affichait soudain un air surpris.
— Vous devriez le faire.
— Faire quoi ? lui demanda Nirgal.
— Convenir d’un rassemblement de tous les groupes de l’underground pour voir si vous arrivez à vous mettre d’accord sur ce que vous pouvez tenter. Pour régler vos différends… Ce genre de choses.
Il n’obtint pas de réponse, si ce n’est une grimace sceptique de la part de Coyote. Et, après un instant, Nirgal déclara :
— Mon sentiment est que ces groupes se méfient de Gamète, à cause des Cent Premiers qui s’y trouvent. Personne ne veut sacrifier son autonomie, quelle qu’elle soit, à ce refuge qui est d’ores et déjà perçu comme le plus puissant de la planète.
— Mais ils pourraient débattre de ça en se rencontrant, insista Art. Ça ferait partie du programme. Entre autres choses. Vous avez besoin de travailler ensemble, surtout si la police des transnats s’agite après ce qui s’est passé avec Sax.
Sax acquiesça. Les autres l’observèrent en silence. Quelques instants après, Art se mit à ronfler, mais Nirgal, lui, demeura éveillé durant des heures, à réfléchir à ce qu’il avait dit.
Ils se rapprochèrent de Senzeni Na poussés par l’urgence. Leurs réserves de ravitaillement tiendraient s’ils se rationnaient, et l’eau et les gaz du patrouilleur étaient recyclés avec une efficacité qui limitait les pertes. Mais ils étaient menacés d’être à court de carburant.
— Nous avons besoin de cinquante kilos de péroxyde d’azote, annonça Coyote.
Il lança le patrouilleur vers la bordure du plus grand des canyons de Thaumasia. Tout au fond, sur la muraille, ils découvrirent Senzeni Na, derrière ses immenses parois de verre et les grands arbres denses de ses arcades. Le plancher du canyon était couvert de tubes de circulation, de petites tentes, plus la grande usine du mohole. Le mohole lui-même était un trou noir géant à l’extrémité sud du complexe et des terrils qui se multipliaient vers le nord. Le mohole de Senzeni Na était réputé comme étant le plus profond de Mars. La roche, tout au fond, était presque plastique, elle devenait « de la gadoue », comme disait Coyote, à dix-huit mille mètres de profondeur, la lithosphère se trouvant à vingt-cinq mille mètres environ.
L’exploitation du mohole était presque complètement automatisée, et les habitants de la ville ne s’en approchaient que rarement. Les nombreux camions-robots qui transportaient le minerai roulaient au péroxyde d’azote et ils devraient pouvoir trouver ce qu’il leur fallait dans les entrepôts proches du mohole. Le système de sécurité datait d’avant les événements de 61 et avait été en partie conçu par John Boone lui-même. Il n’était certainement pas à l’épreuve des méthodes de Coyote, d’autant moins qu’il avait les anciens programmes de John dans son IA.
Le canyon, cependant, était exceptionnellement long, et le meilleur chemin pour atteindre le fond à partir du plateau était un sentier raide qui aboutissait à plus de dix kilomètres du mohole.
— C’est parfait, déclara Nirgal. Je vais faire ça à pied.
— Cinquante kilos ? fit Coyote.
— Je l’accompagne, dit aussitôt Art. Je ne serai peut-être pas capable de lévitation mystique, mais je sais encore courir.
Coyote réfléchit brièvement avant d’acquiescer.
— Je vais vous conduire au pied de la falaise.
À la première minute du laps de temps martien, Nirgal et Art, avec des sacs à dos vides sur leurs réservoirs d’air, se lancèrent à grandes foulées sur le plancher du canyon, au nord de Senzeni Na. Pour Nirgal, l’opération devait être simple. Ils atteignirent sans problème le complexe du mohole sous la clarté des étoiles à laquelle s’ajoutait la lumière diffuse de la ville derrière ses baies et son reflet sur la paroi de la falaise. Grâce au programme de Coyote ils neutralisèrent le verrou d’un garage et pénétrèrent dans l’entrepôt aussi rapidement que s’ils avaient eu le droit d’être là, sans déclencher la moindre alarme. Mais quand ils se retrouvèrent à l’intérieur, en train d’entasser des containers de péroxyde dans leurs sacs à dos, toutes les lumières jaillirent en même temps et les portes se refermèrent en coulissant violemment.
Immédiatement, Art se précipita vers le mur, mit une charge en place et recula. L’explosion souffla un trou important dans la paroi mince de l’entrepôt et ils se retrouvèrent dans le même instant à l’extérieur, courant vers le mur périphérique entre les draglines[55]. Des silhouettes en combinaison surgirent du tube qui reliait le canyon à la ville. Nirgal et Art plongèrent sous une des draglines. La machine était tellement gigantesque qu’ils parvinrent à se glisser entre deux lames de chenille. Nirgal sentit son cœur battre lourdement contre le métal. Les silhouettes s’étaient précipitées à l’intérieur du hangar. Art s’élança en courant et lança une deuxième charge. Cette fois, Nirgal fut aveuglé par la déflagration et il réussit à franchir la clôture extérieure et à courir sans rien voir pendant un instant, sans même sentir les trente kilos de carburant qui dansaient sur son dos et lui enfonçaient ses réservoirs entre les épaules. Art courait devant lui. Il ne contrôlait pas bien la gravité martienne mais il n’en ralentissait pas pour autant ses foulées de géant. Tout en forçant pour le rattraper, pour prendre son rythme, Nirgal dut lutter contre le rire qui montait en lui. Il essaya de lui montrer comment utiliser ses bras, en une sorte de nage dans l’espace, plutôt que cette mécanique frénétique qui déséquilibrait trop souvent Art. Malgré la vitesse et l’obscurité, il eut bientôt l’impression que les gestes d’Art se calmaient quelque peu.
55
Engin de terrassement par raclage du terrain au moyen d’un godet traîné par une herse.