— Fort peu, pour ne pas dire pas du tout, Votre Impensable Majesté. A cela près qu’un énergumène a tenté de m’abattre, mais Dieu et un brave garçon veillaient, si bien que c’est lui qui est passé de vie à trépas.
L’ancien monarque (dont je fais vibrer la corde) lève sur ma personne toujours présente un regard surpris.
— Qui donc en veut à votre vie ?
— Des gens qui supposent que je suis informé de choses que je devrais ignorer, Votre Mirobolante Majesté. Depuis les temps les plus reculés, des actions ont été menées contre ceux qui en savent trop long, comme nous disons en France.
L’émir me virgule un rot de force 4 à l’échelle de Roquefort. Me souvenant que la politesse exige que je le lui rende, je trouve le moyen de lui déballer un feulement, comme dans « Georgette, fille de la Jungle ».
Sa Majesté à grand spectacle hoche son auguste chef.
— Si des gens pensent cela de vous, c’est que leur supposition repose sur un élément valable, médite le vieux loukoum.
— C’est aussi mon avis, Votre Surpuissante Majesté. Ce qui m’induit à me tenir le raisonnement suivant : « Tu ne sais rien, mais on croit que tu sais ; qu’est-ce qui peut faire croire que tu sais ? »
— Et alors ? insiste mon suprêmissime vis-à-vis.
— Eh bien, j’en conclus que Mrs. Delameer est censée détenir un secret dont on redoute qu’elle ne me l’ait communiqué ; ce qui n’est pas le cas.
Un serviteur de l’émir se pointe, tenant un walkie-talkie sur un plateau d’or. Il raconte un machin en arabe. Le vieux se saisit alors de l’appareil, lequel est muni d’un petit écouteur qu’on se cloque dans une feuille, ce qui permet d’entrer en contact avec son terlocuteur sans que les personnes présentes perçoivent quoi que ce soit. Il zigougne le contacteur. Ecoute comme si le message le faisait chier abominablement. Puis il profère un mot, un seul, que je ne pige pas, coupe la communication et rend l’engin au larbin.
— La Bourse de New York n’est guère fameuse, aujourd’hui, soupire le pote en tas, désabusé.
— Nous allons vers d’autres temps, Votre Impénétrable Majesté, assuré-je en toute connaissance de cause. L’homme a commis la folie de proliférer, si bien que l’ancien équilibre est rompu. Il va falloir soit remettre le compteur à zéro, soit trouver des solutions politiques adéquates. Le temps du paupérisme est révolu, donc celui de la richesse également. Le folklore y perd, la morale y gagne ; quant à la liberté, elle cessera bientôt totalement et sous toutes ses formes, vivre dépendra d’une obéissance absolue à des dispositions rigoureuses qu’il ne sera plus possible de transgresser. Le passager d’un avion n’est pas libre, les passagers de la vie future le seront moins encore ; ils franchiront leur durée attachés à leur siège, à consommer des rations étudiées au plus juste. Nous avons survécu par nos éjaculations, nous périrons par elles ; à moins qu’on prenne les mesures qui s’imposent. Nous allons vers la castration obligatoire, Votre Chiément Belle Majesté. Les privilégiés du futur seront les porteurs de testicules. La vraie richesse résidera dans le slip, les bourses remplaceront la Bourse.
— Sans doute, admet l’émir (onton).
Et il ajoute, l’air dur, la voix chuchoteuse :
— Mais tout cela est pour demain, or nous vivons aujourd’hui, ami très cher.
Qu’à cet instant, la lourde de notre cabinet particulier s’ouvre dans mon dos. Une voix familière s’écrie :
— Mande pardon, j’croyais qu’c’tait les gogues !
Je me retourne : Béru !
Il s’étonne :
— Toi z’ici ! Avec le fakir ! A claper en amoureux !
Dès lors, m’sieur l’nouveau dirluche se pointe, la main tendue, naze à outrance.
— Bonjour, m’sieur l’fakir ; Bérurier Alexandre-Benoît, directeur d’la police française, enchanté d’vous connaître. Dites, j’voye qu’vous êtes en train d’bien faire, les deux : du caviar plein la gamelle, tandis qu’y a des p’tits Hindous qui bectent d’la vache sacrée enragée ; ben mes vieux, vous chiez pas la honte ! Notez qu’le caviar, j’en fais pas des folies : j’préfère l’hareng-pommes-à-l’huile. Vous permettez ?
Sans vergogne, mais avec force, il plante un siège à notre table et s’installe.
— Tu connais la nouvelle, Tonio ? On a fumé le chalumeau de la paix, moi et l’Vieux. C’est la môme Suzette qu’a arrangé les bidons. A propos d’bidon, ça marche, le pétrole, m’sieur l’fakir ? Faudrait voir à nous faire une fleur, la France, su’ les prix. Pas agir comme les Algériens qui nous vendent plus cher qu’aux autres sous prétesque que c’est nous qu’on leur a installé la pomperie. J’te causais, Tonio : la Suzette, tu parles d’une affaire, mon pote ! Tu veux qu’j’te résume en trois mots ? En-ra-gée ! La toute grande dévorante ! Av’c mimiss, qu’à peine t’as desservi la table, tu dois r’mett’ le couvercle aussi raide ! Après ma feurste bénévole, l’est été chercher Achille pour qu’on entérine l’hache d’naguère. Au début, y s’est réticé un brin, tu connais sa gueule de raie ? Mais elle y a montré ses jarretelles et y l’a suivie. C’t’un homme qu’est comme nous autres : y raffole l’caoutchouc. On a biberonné du champ’, ensute des coquetèles, et puis la gosse nous a aguichés et ça s’est fini par la monstre partie d’jambons. Eh ben, tu voyes, pour êt’ juste, le Vieux, question zobanche, y tient sa place. Pas mal outillé de l’asperge, monseigneur. Et des combines à n’en plus finir. Et une vitesse d’croisade qu’t’en reviendrais pas, à son âge. C’t’un kroum qui tient la distance. Brèfle, nos nuages sont disciplinés et not’ qualité de la vie a r’trouvé l’beau fisque.
Il a saisi mon godet de vodka, tout en parlant l’a éclusé derrière sec[8] et clape de la menteuse.
— Et côté turbin, ça boume, fiston ? interroge-t-il. Tu l’accouches au pied d’biche, not’vieux sultan ?
Complètement chlass, l’apôtre.
— Monsieur le directeur, lui fais-je, peut-être pourrons-nous remettre ce genre de discussion à plus tard, Sa Majesté Authentique n’a que faire de nos conversations de clocher.
Mon regard noir, plus que mes paroles, le ramène sur les rives austères de la conscience professionnelle.
— Bon, le Slave a de la soie, mon cher commissaire, bavoche l’Infâme.
Là, s’intercale un rot puissant auquel répond spontanément l’émir, du tac au tac.
Bérurier se dresse en titubant. Je remarque qu’il a la braguette béante comme la sortie de l’Olympia après un récital d’Aznavour. Je toussote pour mobiliser son attention, mais il est trop beurré pour répondre à une aussi mince sollicitation.
— Bon, j’me rappelle plus pourquoi t’est-ce j’ai venu vous voir, bougonne-t-il.
— J’ai cru comprendre que vous cherchiez les toilettes, monsieur le directeur ?
L’Infâme porte la main à son décolleté sud.
— Oh ! voui, c’est exaguete.
Il se rajuste.
— Je croye que j’ai plus besoin d’les trouver. Si vous voudriez bien m’pardonner, m’sieur l’fakir, j’ai dû licebroquer sous la table du temps qu’on discutait ; mais faites-vous pas d’ mouron, des tapis pareils, c’est mieux que Pampers avec fronces protectrices.
Et M. le directeur s’évacue.
Comme je m’apprête à déverser trois tonnes d’excuses aux pieds de mon hôte, un larbin du Mâ-Kâch vient m’informer que je suis demandé d’urgence à la réception.
Du geste, Sa Majesté Abasourdie m’invite à honorer cet appel.
Ce qui va arriver, dès lors, tu pourrais te creuser la tronche avec une fourchette à escarguinches pendant douze ans, tu ne parviendrais pas à le deviner.
8
Il faut revenir aux convenances, de temps à autre, si l’on veut préserver sa bonne éducation.