« J’ai reçu une éducation, rectifia-t-elle d’un ton glacial. Des plus grands érudits du pays. »
Le heurtoir ne parut pas impressionné.
« S’ils vous vont pas appris le mot mavique, dit-il calmement, ils ne devaient pas vêtre auffi érudits que fa. »
Kéli avança la main, saisit le lourd anneau et le cogna contre la porte. Le heurtoir lui lança un regard salace.
« Frappez-moi fort. V’aime fa ! zézaya-t-il.
— Vous êtes dégoûtant !
— Oui. Hooo, oui, f’est bon, encore…»
La porte s’entrebâilla. La princesse eut une vision fugitive de cheveux bouclés.
« Madame, je vous ai dit qu’on était fer…» Les épaules de Kéli s’affaissèrent. « S’il vous plaît, aidez-moi, dit-elle. S’il vous plaît !
— Vous voyez ? lança le heurtoir, triomphant. Tôt ou tard, tout le monde finit par f’en fou venir, du mot mavique ! »
Kéli avait assisté à des cérémonies officielles à Ankh-Morpork et rencontré des mages importants de l’Université de l’Invisible, premier collège de magie du Disque. Certains étaient grands, la plupart gros, et presque tous richement vêtus, du moins le croyaient-ils.
De fait, les modes ont cours dans la magie, comme dans les autres disciplines plus communes, et la tendance du moment à vouloir se donner des allures d’alderman d’âge respectable ne durerait pas. Les générations précédentes avaient opté pour le style pâle et envoûtant, ou la dégaine druidique et sale, ou le genre mystérieux et saturnien. Mais Kéli avait l’habitude des hommes de l’art aux voix d’asthmatiques qui lui rappelaient de petites montagnes garnies de fourrure, et Igné Coupefin ne cadrait pas vraiment avec cette image de mage. Dommage.
Il était jeune. D’accord, il n’y pouvait rien ; même chez les mages, il fallait sûrement commencer tôt. Il ne portait pas la barbe, et tout ce qui garnissait sa robe douteuse, c’étaient des bords effrangés.
« Vous voulez boire, ou autre chose ? » demanda-t-il en dégageant d’un coup de pied discret un vieux tricot de corps sous la table.
Kéli regarda autour d’elle, en quête d’un coin où s’asseoir qui ne serait pas occupé par du linge ou de la vaisselle sales, et secoua la tête. Coupefin remarqua son expression.
« C’est un peu en désordre, j’en ai peur, s’empressa-t-il d’ajouter en repoussant du coude les restes d’un saucisson à l’ail qui tombèrent par terre. Madame Nogent vient normalement deux fois par semaine me faire mon ménage, mais elle est partie voir sa sœur qui a eu une nouvelle crise. Vous êtes sûre ? Ça ne me dérange pas. J’ai encore vu une tasse propre par là pas plus tard qu’hier.
— J’ai un ennui, monsieur Coupefin, dit Kéli.
— Attendez un instant. » Il leva la main vers un crochet au-dessus de la cheminée et redescendit un chapeau pointu qui avait connu des jours meilleurs, quoique pas si meilleurs que ça à en juger par son allure, puis il lança : « Voilà. Allez-y.
— Qu’est-ce qu’il a de si important, le chapeau ?
— Oh, il est absolument essentiel. Il faut avoir le bon chapeau pour pratiquer la magie. Nous, les mages, on sait ces choses-là.
— Puisque vous le dites. Écoutez, est-ce que vous me voyez ? »
Il la regarda d’un air inquiet. « Oui. Oui, je suis catégorique, je vous vois.
— Et vous m’entendez ? Vous m’entendez, hein ?
— Cinq sur cinq. Oui. Toutes les syllabes sonnent en place. Pas de problème.
— Alors vous serez surpris d’apprendre que personne d’autre dans cette ville ne me voit ni m’entend.
— Sauf moi ? »
Kéli grogna. « Et votre marteau de porte. »
Coupefin tira une chaise et s’assit. Il se tortilla un peu, mal à l’aise. Une expression songeuse lui passa sur la figure. Il se releva, tendit la main derrière lui et ramena une masse plate et rougeâtre qui jadis avait dû être une moitié de pizza[3]. Il la considéra d’un œil chagrin.
« Je l’ai cherchée toute la matinée, le croiriez-vous ? dit-il. Une « complète » avec un supplément de poivrons. » Il pignocha tristement dans la chose avachie, puis se souvint brusquement de Kéli.
« Bon sang, excusez-moi, dit-il, je manque de savoir-vivre. Qu’allez-vous penser de moi ? Tenez. Prenez un anchois. S’il vous plaît.
— Vous m’avez écoutée ? fit sèchement Kéli.
— Est-ce que vous vous sentez invisible ? Dans votre for intérieur, je veux dire ? demanda indistinctement Coupefin.
— Bien sûr que non. Je me sens seulement en colère. Alors je veux que vous me disiez la bonne aventure.
— Ben, je sais pas, moi, tout ça m’a plutôt l’air médical et…
— J’ai de quoi payer.
— C’est illégal, vous comprenez, fit pitoyablement Coupefin. Le vieux roi a formellement interdit la bonne aventure à Sto Lat. Il n’aimait pas beaucoup les mages.
— J’ai de quoi payer cher.
— D’après madame Nogent, la nouvelle, la fille du roi, elle risque d’être pire. Une vraie pimbêche, elle a dit. Pas le genre à voir d’un bon œil les praticiens des arts occultes, j’en ai peur. »
Kéli sourit. Les membres de la cour qui connaissaient déjà ce sourire se seraient dépêchés de tirer Coupefin à l’écart avant de le mettre à l’abri, par exemple sur le continent voisin ; mais lui resta assis et s’efforça de chasser des miettes de champignons de sa robe.
« Il paraît qu’elle a un caractère impossible, dit Kéli. Je ne serais pas surprise qu’elle vous expulse de toutes façons de la ville.
— Oh, bon sang, fit Coupefin, vous croyez vraiment ?
— Écoutez, vous n’êtes pas forcé de me dire l’avenir, seulement le présent. Même elle n’y verrait pas d’objection. Je lui en toucherai un mot, si vous voulez », ajouta-t-elle, magnanime.
Coupefin s’anima. « Oh, vous la connaissez ?
— Oui. Mais pas toujours très bien, semble-t-il. »
Le mage soupira et farfouilla dans les débris qui encombraient la table, dérangea des cascades d’assiettes sales et les reliefs depuis longtemps momifiés de plusieurs repas. Il finit par mettre à jour un portefeuille de cuir pansu, collé à une tranche de fromage.
« Voilà, fit-il d’un ton hésitant, ça, c’est des cartes de Carot. L’essence de la sagesse des Anciens et tout et tout. Sinon, j’ai le Ching Dreling des Axlandais. Ça fait fureur dans le grand monde. Je ne fais pas les feuilles de thé.
— Je vais essayer le Ching machin.
— Alors, jetez ces tiges de millefeuille en l’air. »
Elle obéit. Ils étudièrent le motif obtenu.
« Hmm, fit Coupefin au bout d’un moment. Bon, y en a une dans la cheminée, une dans la tasse de cacao, une dans la rue, tant pis pour la fenêtre, une sur la table et une, non, deux derrière le buffet. Je pense que madame Nogent trouvera le reste.
— Vous ne m’avez pas dit s’il fallait les jeter fort ou pas. Je recommence ?
— No-oon, je ne crois pas. » Coupefin feuilleta les pages d’un livre jauni qui jusque-là soutenait un pied de table. « La disposition a l’air de vouloir dire quelque chose. Oui, là, voilà, octogramme 8,887 : Illégalité, l’Oie Inexpiante. Ce qui nous renvoie là… attendez… attendez… oui. Je l’ai.
— Alors ?
— Sans verticalité, l’empereur cochenille sort sagement à l’heure du thé ; au soir, le mollusque est silencieux parmi les fleurs d’amandier.
3
La première pizza du Disque fut l’œuvre du mystique klatchien Ronron « Jœ la Révélation » Shuwadhi. Il prétendait avoir appris la recette en rêve de la bouche du Créateur du Disque-monde lui-même, Lequel avait apparemment déclaré que c’était là ce qu’il cherchait à réaliser depuis toujours. D’après les voyageurs du désert qui ont contemplé l’original, soi-disant miraculeusement conservé dans la Cité Interdite de Ee, ce que le Créateur avait en tête, c’était une spécialité plutôt petite, au fromage et aux poivrons, décorée de quelques olives noires[11], et tout ce qu’on voit dessus, qui ressemble à des montagnes et des océans, fut rajouté dans l’enthousiasme de la dernière minute, comme il arrive si souvent.