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— Oui ? fit respectueusement Kéli. Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Sauf si vous êtes un mollusque, sans doute pas grand-chose, répondit Coupefin. Je pense qu’on doit y perdre à la traduction.

— Vous êtes sûr de savoir vous en servir ?

— On va essayer les cartes, s’empressa de proposer le mage en les étalant en éventail. Choisissez-en une. N’importe laquelle.

— C’est la Mort, annonça Kéli.

— Ah. Bon. Évidemment, la carte de la Mort n’est pas signe de mort dans tous les cas, précisa en hâte Coupefin.

— C’est-à-dire qu’elle n’est pas signe de mort dans les cas où la patiente commence à s’énerver et que vous êtes trop gêné pour lui avouer la vérité, hein ?

— Écoutez, prenez une autre carte.

— Celle-là aussi, c’est la Mort.

— Vous avez remis la première dedans ?

— Non. J’en prends encore une ?

— Ça ne serait pas plus mal.

— Tiens donc, quelle coïncidence !

— Une troisième Mort ?

— Tout juste. S’agirait-il d’un jeu spécial pour tours de passe-passe ? » Kéli faisait effort pour paraître calme, mais même elle percevait un faible accent d’hystérie dans sa voix.

Coupefin la regarda de travers, remit soigneusement les cartes dans le jeu, les battit et les distribua sur la table. Il n’y avait qu’une seule Mort.

« Oh là là, fit-il, je crois que c’est du sérieux. Puis-je voir votre paume, s’il vous plaît ? »

Il l’examina longuement. Puis il alla au buffet, prit un lorgnon de bijoutier dans un tiroir, en essuya le porridge avec la manche de sa robe et passa plusieurs autres minutes à étudier la main de la princesse dans les moindres détails. Il se redressa enfin, retira le lorgnon et considéra la jeune femme.

« Vous êtes morte », annonça-t-il.

Kéli attendit. Elle ne trouvait pas de réplique appropriée. « C’est faux » manquait de style, et « sans blague ? » paraissait un peu frivole.

« J’ai bien dit que je pensais l’affaire sérieuse ? demanda Coupefin.

— Je crois, oui, répondit prudemment Kéli qui parvint à garder une voix tout à fait calme.

— J’avais raison.

— Oh.

— Ça pourrait être fatal.

— Encore plus fatal qu’être morte ? fit Kéli.

— Je ne parlais pas pour vous.

— Oh.

— On dirait qu’un principe essentiel s’est détraqué, vous comprenez. Tout indique que vous êtes morte, sauf, euh… la réalité. J’veux dire, les cartes vous croient morte. Votre ligne de vie vous croit morte. Tout le monde vous croit morte.

— Pas moi, objecta Kéli, mais sa voix manquait d’assurance.

— Votre avis ne compte pas, j’en ai peur.

— Mais les gens me voient et m’entendent !

— La première chose qu’on apprend quand on s’inscrit à l’Université de l’Invisible, j’en ai peur, c’est que les gens ne font pas attention à ce genre de détail. L’important, c’est ce que leur dicte leur cerveau.

— Vous voulez dire que les gens ne me voient pas parce que leur cerveau le leur défend ?

— N’ai peur. On appelle ça de la prédestination, quelque chose dans le genre. » Coupefin la regarda d’un air pitoyable. « Je suis mage. Ces affaires-là, on connaît. En fait, ce n’est pas la première chose qu’on apprend quand on s’inscrit, ajouta-t-il. J’veux dire, on apprend où sont les toilettes et tous ces détails-là avant. Juste après, c’est la première chose.

— Mais vous me voyez, vous.

— Ah. Oui. Les mages sont spécialement formés à voir ce qui est là et à ne pas voir ce qui n’y est pas. Ces exercices, on nous les donne…»

Kéli battit la charge sur la table, ou plutôt elle essaya. La tâche s’avérait difficile. Elle contempla ses doigts, vaguement horrifiée. Coupefin se précipita et nettoya la table d’un coup de manche.

« Excusez-moi, marmonna-t-il, j’ai mangé des sandwiches à la mélasse hier soir.

— Qu’est-ce que je peux faire, alors ?

— Rien.

— Rien ?

— Ben, vous pourriez sûrement faire une belle carrière dans la cambriole… Pardon. Ça n’était pas de très bon goût.

— Il me semblait bien. »

Coupefin lui tapota stupidement la main, et Kéli était à ce point préoccupée qu’elle ne releva même pas un crime de lèse-majesté aussi flagrant.

« Vous comprenez, tout est fixé d’avance. L’Histoire est déjà écrite, du début à la fin. Ce que sont en réalité les faits n’a rien à y voir ; le rouleau à pâtisserie de l’Histoire leur passe carrément dessus. On ne peut rien changer parce que les changements sont déjà compris dedans. Vous êtes morte. C’est fatal. Faut accepter votre sort. »

Il lui adressa un sourire d’excuse.

« Vous avez beaucoup plus de chance que la plupart des morts, si vous considérez votre cas objectivement. Vous êtes vivante pour en profiter.

— Je ne veux pas accepter mon sort. Pourquoi je l’accepterais ? Ce n’est pas ma faute !

— Vous ne comprenez pas. L’Histoire continue d’avancer. Vous ne pouvez plus en faire partie. Elle n’a plus de rôle pour vous, vous ne voyez pas ? Mieux vaut laisser les choses suivre leur cours. » Il lui tapota à nouveau la main. Elle le regarda. Il retira la sienne.

« Qu’est-ce que je suis censée faire, alors ? demanda-t-elle. Me priver de manger parce qu’on n’a pas prévu mon couvert ? Aller vivre dans une crypte n’importe où ?

— Un vrai casse-tête, hein ? reconnut Coupefin. Le destin, c’est ça, j’en ai peur. Si le monde ne vous perçoit pas, vous n’existez pas. Je suis mage. On sait…

— Ne le dites pas. »

Kéli se leva.

Cinq générations plus tôt, un de ses ancêtres avait ordonné à sa bande de coupe-jarrets nomades une halte à quelques kilomètres du mont de Sto Lat et avait considéré la cité endormie d’un regard particulièrement résolu qui disait : suffit comme ça. C’est pas parce qu’on est né sur une saloperie de selle qu’on est obligé d’y mourir aussi.

Curieusement, nombre des traits distinctifs de l’ancêtre, par une malice de l’hérédité, s’étaient transmis à sa descendante[4] et lui donnaient son charme particulier. Jamais ils n’avaient été aussi manifestes qu’en cet instant. Même Coupefin était impressionné. En matière de résolution, on aurait pu lui casser des cailloux sur la mâchoire.

Exactement du même ton que son ancêtre lorsqu’il s’était adressé à ses partisans fourbus et en sueur avant l’assaut[5], elle déclara : « Non. Non, je refuse. Pas question de me réduire à une espèce de fantôme. Vous allez m’aider, mage. »

Le subconscient de Coupe fin reconnut la voix. Elle résonnait de ces harmoniques qui forcent même les vers du plancher à cesser leurs activités pour se mettre au garde-à-vous. Elle n’émettait pas d’opinion, elle affirmait : il en sera ainsi.

« Moi, madame ? chevrota-t-il, je ne vois pas ce que je pourrais…»

Il fut arraché de son siège et tiré dans la rue, au milieu de ses robes qui lui volaient autour. Kéli mit le cap sur le palais, les épaules droites, décidées, traînant derrière elle le mage comme un chiot récalcitrant. Elle avait l’allure des mères qui s’abattent sur l’école locale quand leur petit garçon rentre avec un œil au beurre noir ; une allure irrésistible ; comme la Marche du Temps.

« Vous comptez faire quoi ? bégaya Coupefin, horriblement conscient que toute résistance était inutile.

— C’est votre jour de chance, mage.

— Ah. Bon, dit-il faiblement.

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4

Mais sans la moustache tombante ni le chapeau rond en fourrure et à pointe.

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5

Le discours est parvenu aux générations suivantes sous forme d’un poème épique commandé par son fils, lequel n’était pas né en selle et savait manger avec un couteau et une fourchette. Il débutait ainsi :

« Voyez là-bas l’ennemi dormir repu,

Gras d’or volé, dans l’âme corrompu.

Que les lances de votre courroux soient le feu de la steppe

En pleine saison sèche par jour de grand vent,

Que votre glaive intègre frappe telles les cornes

D’un yock de cinq ans affligé d’une rage de dents… Et se prolongeait trois heures durant. La réalité, qui n’a pas souvent les moyens de se payer des poètes, rapporte pour sa part que l’ensemble du discours se réduisait à :

« Les gars, ils sont presque tous encore au pieu, on va leur passer au travers comme le fruit du kzak dans une petite grand-mère. Moi, j’en ai jusque-là des yourtes, okay ? »