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Célébrataires ?

Ils sont pas censés tu-sais-quoi…

Comment, jamais le moindre tu-sais-quoi ? fit la voix intérieure, et on la devinait qui souriait.

Paraît que c’est pas bon pour la magie, songea aigrement Morty.

Où va se nicher la magie, quand même !

Morty était secoué. Qui tu es ? demanda-t-il.

Je suis toi, Morty. Ton toi intérieur.

Eh ben, j’aimerais sortir de ma tête, y a déjà trop de monde avec moi là-dedans.

D’accord, dit la voix. Je voulais seulement t’aider. Mais souviens-toi, si jamais tu as besoin de toi, tu es toujours là.

La voix s’éteignit.

Bon, se dit amèrement Morty, ça devait bien être moi. Personne d’autre que moi ne m’appelle Morty.

Le choc de cette découverte lui fit oublier que, durant son monologue intérieur, il avait franchi les portes du palais. Bien entendu, des gens les franchissaient tous les jours, les portes du palais, mais pour la plupart, ils demandaient à ce qu’on les ouvre d’abord.

Les gardes de l’autre côté étaient raides de frousse, ils croyaient avoir vu un fantôme. Ils auraient eu bien plus peur s’ils avaient su qu’un fantôme, c’était quasiment ce qu’ils n’avaient pas vu.

Le garde à l’extérieur de la porte de la grande salle avait lui aussi assisté au phénomène, mais il eut le temps de reprendre ses esprits, ou ce qu’il en restait, et de lever sa lance à l’approche de Bigadin qui traversait la cour au trot.

« Halte ! croassa-t-il. Qu’est-ce qui va où ça ? »

Morty l’aperçut enfin.

« Quoi ? » fit-il, toujours perdu dans ses pensées.

Le garde passa la langue sur ses lèvres sèches et recula. Morty se laissa glisser de sa monture et s’avança.

« Je voulais dire : qu’est-ce qui va là ? » récidiva le garde, alliant un entêtement et une bêtise suicidaire qui lui promettaient une promotion rapide.

Morty saisit délicatement la lance et la souleva pour dégager la porte. À cet instant, la lumière d’une torche lui éclaira la figure.

« Morty », répondit-il d’une voix douce.

Ce qui aurait suffit à n’importe quel soldat ordinaire, mais celui-là, c’était de la graine d’officier.

« Je veux dire : ami ou ennemi ? bégaya-t-il en cherchant à se soustraire au regard de l’intrus.

— Lequel vous préférez ? » sourit Morty. Son sourire, sans valoir celui de son maître, était néanmoins efficace, dépourvu de la moindre trace d’humour.

Le garde se détendit, soulagé, et s’écarta.

« Passez, l’ami », dit-il.

Morty traversa la salle à grands pas en direction de l’escalier qui menait aux appartements royaux. La salle avait beaucoup changé depuis la dernière fois. Le portrait de Kéli était partout ; il remplaçait mêmes les anciens étendards de bataille loqueteux dans les ombres du toit. On ne pouvait faire un pas dans le palais sans tomber sur elle. Une partie de l’esprit de l’apprenti se demanda pourquoi, pendant qu’une autre s’inquiétait du dôme tremblotant qui se refermait inexorablement sur la ville, et qu’une troisième, la plus importante, brûlait et fumait de rage, de consternation et de jalousie. Ysabell avait vu juste, se dit-il, ça doit être l’amour.

« Le p’tit gars qui passe à travers les murs ! »

Il leva brusquement la tête. Coupefin se tenait en haut des marches.

Le mage avait beaucoup changé, lui aussi, nota amèrement Morty. Quoique… pas tant que ça. Malgré sa robe noire et blanche à paillettes, malgré son chapeau pointu d’un mètre orné de plus de symboles cabalistiques qu’un tableau dentaire, et malgré ses souliers rouges à boucle d’argent et à bout recourbé en escargot, il avait toujours des taches sur son col, et il mastiquait, semblait-il.

Il suivit des yeux le jeune homme qui montait l’escalier pour le rejoindre.

« Tu es en colère après quelque chose ? fit-il. J’ai commencé le travail que tu m’as demandé, mais j’ai été pas mal pris par d’autres trucs. Très difficile de passer à travers… Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Je pourrais te poser la même question. Tu veux une fraise ? »

Morty jeta un coup d’œil à la barquette dans les mains du mage. « En plein hiver ?

— En réalité, ce sont des choux de Bruxelles avec un doigt d’enchantement.

— Ç’a goût de fraise ? »

Coupefin soupira.

« Non, de chou. Le charme n’est pas efficace à cent pour cent. Je me disais qu’elles remonteraient peut-être le moral de la princesse, mais elle me les a jetées à la figure. Dommage de gâcher ça. Sers-toi. »

Morty le considéra, la mâchoire pendante.

« Elle vous les a jetées à la figure ?

— Et elle visait bien, hélas. Drôlement volontaire, la jeune dame. »

Hello, fit une voix dans un repli du cerveau de Morty, c’est encore toi, qui te fais remarquer que les chances de voir la princesse ne serait-ce qu’envisager tu-sais-quoi avec ce type sont en dessous de nulles.

Va-t’en, songea Morty. Son subconscient lui donnait du souci. Il avait l’air d’entretenir une ligne directe avec des parties de son corps qu’il préférait ignorer pour le moment.

« Et pourquoi vous êtes là, vous ? dit-il tout haut. Ç’a à voir avec toutes ces affiches ?

— Une bonne idée, non ? rayonna Coupefin. J’en suis assez fier moi-même.

— Excusez-moi, fit faiblement Morty. J’ai eu une journée chargée. Je crois que j’aimerais bien m’asseoir quelque part.

— Y a la salle du trône. Elle est vide, à l’heure qu’il est. Tout le monde dort. »

Morty hocha la tête, puis posa sur le jeune mage un regard soupçonneux.

« Qu’est-ce que vous faites debout, vous, alors ? demanda-t-il.

— Euh… dit l’autre, euh… je voulais juste voir s’il ne restait pas un petit quelque chose à l’office. »

Il haussa les épaules[7].

Le moment est maintenant venu de signaler que Coupefin remarque lui aussi chez un Morty pourtant éprouvé par ses chevauchées et le manque de sommeil un feu intérieur et une stature plus grande que nature mais bizarrement sans lien avec sa taille. La différence, c’est que Coupefin, de par sa formation, sent mieux ces choses-là que n’importe qui et sait que dans le domaine de l’occulte la réponse évidente est généralement la mauvaise.

Si Morty franchit distraitement les murs et boit sans sourciller du vitriol, ce n’est pas parce qu’il se change en fantôme, mais parce qu’il devient dangereusement réel.

Tandis que le jeune homme trébuche dans les couloirs silencieux en compagnie du mage et qu’il traverse un pilier de marbre sans y prendre garde, il est évident, de son point de vue à lui, que le monde perd de sa substance.

« Tu viens de passer à travers un pilier de marbre, observa Coupefin. Comment t’as fait ça ?

— Moi ? » Morty regarda alentour. Le pilier avait l’air bien solide. Il lui donna un coup de coude et se fit un léger bleu.

« J’aurais pourtant juré, dit Coupefin. Les mages remarquent ces choses-là, tu sais. » Il plongea la main dans la poche de sa robe.

« Alors, vous avez dû remarquer le dôme de brume autour de la région ? » fit Morty.

Coupefin glapit. Le bocal qu’il avait à la main tomba sur le carrelage et s’écrasa ; il s’en dégagea une odeur de vinaigrette un peu rance.

« Déjà ?

— J’sais pas si c’est déjà, dit Morty, mais y a une espèce de mur plein de grésillements qui glisse au-dessus du sol, personne d’autre a l’air de s’en inquiéter et…

— À quelle vitesse il avançait ?

— … il change les choses !

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7

Il restait un demi-bocal de vieille mayonnaise, un morceau de fromage hors d’âge et une tomate qui se couvrait de moisissure blanche. Vu que durant la journée l’office du palais de Sto Lat renfermait normalement quinze cerfs entiers, cent couples de perdrix, cinquante barriques de beurre, deux cents civets de lièvre en bocaux, soixante-quinze quartiers de bœuf, trois kilomètres de saucisses assorties, diverses volailles, quatre-vingts douzaines d’œufs, plusieurs esturgeons de la mer Circulaire, un bac de caviar et une patte d’éléphant farcie d’olives, Coupefin avait une fois de plus vérifié ce phénomène universel de la magie brute, naturelle : tout garde-manger domestique qui fait l’objet d’un raid furtif au beau milieu de la nuit contient toujours, quel qu’en ait été l’inventaire de la journée, un demi-bocal de vieille mayonnaise, un morceau de fromage hors d’âge et une tomate qui se couvre de moisissure blanche.