Morty ne quittait pas le dessin des yeux.
« Dites-moi, demanda-t-il très vite, est-ce que la statue avait la goutte au nez ?
— Ça m’étonnerait, répondit Coupefin. C’était du marbre. Mais je ne vois pas où tu veux en venir. Des tas de gens savent à quoi il ressemblait. Il est connu.
— Il vivait y a longtemps, pas vrai ?
— Deux mille ans, je crois. Écoute, je ne sais pas pourquoi…
— Mais je parie qu’il est pas mort. Je parie qu’un jour il a disparu, comme ça. Pas vrai ? »
Coupefin garda un instant le silence.
« C’est drôle que tu dises ça, fit-il lentement. Il existe une légende là-dessus. À ce qu’on raconte, il s’est lancé dans des trucs bizarres. On raconte qu’il s’est expédié tout seul dans les Dimensions de la Basse-Fosse en essayant d’accomplir le rituel d’AshkEnte à l’envers. Tout ce qu’on a retrouvé, c’est son chapeau. Tragique, vraiment. Toute la ville en deuil pendant une journée pour un malheureux chapeau. N’était même pas particulièrement joli, ce chapeau ; l’avait des marques de brûlures.
— Alberto Malik, dit Morty à moitié pour lui-même. Tiens donc. Voyez-vous ça. »
Il tambourina des doigts sur la table, ce qui rendit un son étrangement assourdi.
« ’scuse-moi, fit Coupefin. Je n’ai pas encore le coup non plus pour les sandwiches à la mélasse.
— À ce qui me semble, la zone de démarcation se déplace lentement, au pas, dit Morty en se léchant distraitement les doigts. Vous pouvez pas l’arrêter par de la magie ? »
Coupefin secoua la tête. « Pas moi. Ça m’écrabouillerait, répondit-il joyeusement.
— Il va vous arriver quoi, alors, quand ça va se rapprocher ?
— Oh, je retournerai vivre dans la rue du Mur. Je veux dire que je n’en serai jamais parti. Tout ça n’aura jamais existé. Dommage, quand même. La cuisine est bonne, ici, et on me blanchit à l’œil. Au fait, la zone est à quelle distance, tu m’as dit ?
— Une trentaine de kilomètres, je pense. »
Coupefin roula les yeux au ciel et remua les lèvres. Enfin, il annonça : « Donc, elle sera là vers minuit demain, juste à temps pour le couronnement.
— Lequel ?
— Le sien.
— Mais elle est déjà reine, non ?
— En un sens, oui, mais officiellement elle ne l’est pas tant qu’elle n’a pas été couronnée. » Coupefin sourit. Les ombres jouaient sur sa figure à la lueur de la bougie. Puis il ajouta :
« Si tu préfères, c’est comme la différence entre cesser de vivre et être mort. »
Vingt minutes plus tôt, Morty s’était senti assez fourbu pour prendre racine. Maintenant une espèce d’effervescence lui faisait bouillir le sang. Le genre d’énergie frénétique et nocturne qu’on sait devoir payer le lendemain midi, mais pour l’heure il se disait qu’il fallait agir avant que ses muscles ne perdent d’un coup leur tonus.
« Je veux la voir, dit-il. Si vous pouvez rien faire, moi, je trouverai peut-être quelque chose.
— Il y a des gardes devant sa porte, fit Coupefin. C’est juste une remarque en passant. Je n’imagine pas une seconde que ça changera quoi que ce soit. »
Il était minuit à Ankh-Morpork, mais tout ce qui différenciait le jour de la nuit dans la grande cité double, c’était, eh bien… qu’il faisait plus noir. Les marchés grouillaient de monde, les spectateurs se pressaient toujours autour des fosses aux catins, les vaincus de l’éternelle guerre byzantine des gangs descendaient silencieusement les eaux glacées du fleuve, les pieds lestés de plomb, les trafiquants en divers délices illégaux voire illogiques s’adonnaient à leurs activités frauduleuses, les cambrioleurs cambriolaient, les couteaux fulguraient dans les ruelles, les astrologues entamaient leur journée de travail et, dans le quartier des Ombres, un veilleur de nuit égaré agitait sa clochette et s’écriait :
« Il est minuit, tout va b… arrrrrgghhhh…» Cependant, la Chambre de Commerce d’Ankh-Morpork ferait grise mine si on laissait entendre que la seule vraie différence entre leur ville et un marécage, c’est le nombre de pattes des alligators ; de fait, dans les quartiers plus sélects d’Ankh, plutôt situés sur des collines où le vent trouve plus de chances de se faire sentir, les nuits sont douces et embaument les fleurs d’habiscine et de cécillia.
Cette nuit-là, elles embaumaient aussi le salpêtre parce qu’on fêtait le dixième anniversaire de l’accession au pouvoir du Patricien[8], à l’occasion duquel il avait invité quelques amis à prendre un verre, cinq cents en l’occurrence, et tirait des feux d’artifice. Les jardins du palais retentissaient des rires et des éventuels gloussements de passion, et on en était à ce stade intéressant d’une soirée où tout le monde a bu plus que de raison mais pas encore assez pour rouler sous la table. Un état où l’on se livre à des actes dont on se souviendra plus tard le rouge au front, comme souffler dans une langue de belle-mère et rire à s’en rendre malade.
Pour l’heure, deux bonnes centaines d’invités du Patricien titubaient et se déplaçaient à coups de pieds en l’air dans la danse du Serpent, une tradition morporkienne désuète qui consistait à se soûler, à tenir la personne devant soi par la taille, puis à tanguer et rire aux éclats en une longue file crocodilienne qui sinuait par le plus de pièces possible, de préférence celles qui contenaient des objets fragiles, en lançant une jambe vaguement en mesure avec la musique ou avec ce qu’on voulait. La danse durait depuis une demi-heure et elle avait traversé chacune des pièces du palais, ramassant en route deux trolls, le cuisinier, le maître-bourreau du Patricien, trois serveurs, un cambrioleur qui passait par là et un petit dragon des marais de compagnie.
Vers le milieu de la file s’agitait le gros Sire Rodley de Quirm, héritier des fabuleux domaines de Quirm, dont le souci présent venait des doigts minces qui lui agrippaient la taille. Noyé dans un bain d’alcool, son cerveau s’efforçait d’attirer son attention.
« Dites, lança-t-il par-dessus son épaule alors qu’ils traversaient pour la dixième fois l’immense cuisine dans l’hilarité générale, pas si fort, s’il vous plaît.
— JE VOUS DEMANDE HUMBLEMENT PARDON.
— Pas de mal, mon vieux. Je vous connais ? fit Sire Rodley qui lança vigoureusement la jambe à contre-temps.
— J’EN SERAIS SURPRIS. DITES-MOI, JE VOUS PRIE, QUEL EST LE SENS DE CETTE ACTIVITÉ ?
— Hein ? brailla Sire Rodley par-dessus le fracas d’un danseur qui défonçait du talon la porte d’une vitrine de verre au milieu des cris de joie.
— CE QUE NOUS FAISONS, LÀ, C’EST QUOI ? demanda la voix avec une patience glaciale.
— Vous n’êtes encore jamais allé dans une soirée ? Gare aux bouts de verre, au fait.
— J’AI BIEN PEUR DE NE PAS SORTIR AUTANT QUE JE LE VOUDRAIS. EXPLIQUEZ-MOI DONC, S’IL VOUS PLAÎÎT. EST-CE QUE Ç’A UN RAPPORT AVEC LE SEXE ?
— Non, sauf dans le cas où on s’arrête net, vieux, si vous voyez ce que je veux dire, fit Sa Seigneurie qui envoya un coup de coude à l’aveuglette au danseur dans son dos.
« Ouch ! » lâcha-t-il. Un fracas à l’avant salua la mort du buffet froid.
« NON.
— Quoi ?
— JE NE VOIS PAS CE QUE VOUS VOULEZ DIRE.
— Attention à la crème, là, ça glisse… Écoutez, c’est une danse, rien d’autre, d’accord ? On fait ça pour s’amuser.
— SAMUSER.
— Voilà. À la, à la queue leu leu… han ! » Il y eut une pause parfaitement audible.
— C’EST QUI, CE SAMUSER ?
8
Ankh-Morpork avait tâté de maintes formes de gouvernement pour se fixer sur celle de la démocratie que résumait le slogan « un homme, une voix ». Le Patricien était l’homme ; il avait la voix.