Un rot puissant, profond, appliqué nous annonce que le Terrible a terminé sa potion.
Le croiriez-vous ? Il ne fait même pas la grimace. Simplement une petite moue… Celle d’un commandeur du Taste-vin auquel on ferait boire du vin d’épicier.
— Y foutent de l’huile d’olive dans leurs moteurs, annonce ce prince du bien boire. Vous parlez d’un aïoli que ça doit micmaquer sous les capots !
Un nouveau borborygme plus sonore que le précédent sert, si je puis dire, de préface à ce qui va suivre.
Et ce qui suit, je suis trop bien élevé pour vous le raconter.
C’est trop terrible ! Trop niagaresque ! C’est impitoyable comme un séisme ! Aveugle ! Sonore ! Infernal ! Déferlant ! Ça malodore jusqu’au supplice ! C’est bactéricide, dans un sens ! Tornadeux ! Effrayant de violence !
Engoncé dans sa tourelle comme un œuf dans son coquetier, Bérurier exulte ! Il s’épanouit ! Il actionne de grâce ! Il crie merci à la nature ! Il fait constater l’ampleur ! Il prend à témoin ! Il souligne les phases aiguës ! Produit avec la bouche des accompagnements musicaux ! Cherche et trouve des rimes insensées. Envisage des aurores ! Promet des délivrances ! Apprécie des odeurs ! Compare des contractions ! Provoque des spasmes ! Se pâme ! Se passe d’encouragements. Se vide ! Bref, puisqu’il faut conclure, sachez, bonnes gens, que le cher Alexandre-Benoît parvient à se dégager de son corset d’acier.
Il se libère grâce au jeu soupapesque de ses orifices. Il s’auto-pond !
CHAPITRE IV
LA RECONNAISSANCE DE BERU
Horry Zonthal étend son bras vers le large fleuve aux eaux couleur de mercure qui s’écoule devant nous.
— Le Tigre ! fait-il.
Déjà Béru bondit sur l’un des flingues trouvés dans notre camion, de belles armes made in France car vous le savez, mes amis, notre glorieux pays est devenu un fournisseur important en matière d’engins meurtriers. Jadis nous exportions nos vins. À présent nous bradons des mécaniques à éliminer le trop-plein de la planète. On soldait nos putes, dorénavant elles ne sont plus que la prime pour le guerrier, genre la petite bagnole ancienne dans le pacsif de lessive. La formule Turlu-tu tues, ça s’appelle. Mille mitraillettes et t’as droit à une pouffe. On te débloque une rouquine contre l’achat d’un canon. Notez qu’il vaut mieux vendre des armes que de s’en servir, comme ça on reste en bonne santé pour assurer les réassorts. On s’occupe seulement de la facturation et des Te Deum. À eux le missile, à nous le missel. Le Français, de défaites en sécessions, d’abdications en dérouillanches, il a cessé d’être fringant impérialiste, soldat intrépide, conquérant magnanime pour devenir commerçant. Adieu, Mars ! Salut, Mercure ! Tous sous le signe de la balance épicière !
— Où qu’il est, ce tigre, que je rapporte une descente de lit à Berthe ! gronde l’énorme.
On lui explique ! On le géographise. Bougon, il repose les flingues.
— On arrive bientôt à la Bague-Dague ? s’inquiète-t-il.
— Voilà ! répond Zonthal.
Des minarets, des dômes, des mosquées rutilent au clair de la lune (laquelle se fait un devoir de rester continuellement en croissant dans ces régions, vous pensez bien !).
— J’espère qu’a une succursale de Sigrand dans ce bled, poursuit le Déloqué. J’en ai classe d’avoir le dargeot en montre.
Car il a abandonné sa vêture inférieure sur le terrain de ses exploits. C’était son futal ou nous ! Le cul à l’air, fringué d’une chemise et de sa lévite de rabbin, il manque quelque peu de décence, Balochard. Les joyeuses tintinnabulantes, les jambons poilus, le bide qui proémine, c’est pas exactement la tenue play-boy ! M’étonnerait qu’on trouve sa photo dans Esquive ! En tout cas, sa mise — ou plutôt sa « démise » — ne contribue pas à nous faire passer inaperçus.
On continue de driver en direction de la ville.
— Une bonne chose que nous soyons à bord d’un camion militaire, déclare l’agent israélien, de la sorte je suppose que les patrouilles de nuit ne nous stopperont pas. On va prendre le premier pont et foncer vers les faubourgs de Rashitik, car c’est là-bas que se trouve la personne qu’il nous faut contacter. Rue du colonel Moussah Râzzé, très exactement.
Plein à ras bord de détermination, je me dirige vers le pont Râdih Sâlé qui se trouve à main gauche. Manque de bolanche, un groupe de militaire le barre. En nous apercevant, l’un d’eux se met à balancer un fanal, tandis que les autres braquent leurs mitraillettes.
— Arrêtez ! me conseille Zonthal, je vais essayer de parlementer.
Fectivement, s’adressant au gus à la loupiote, il lui crie des trucs qui s’écrivent de gauche à droite ; seulement il a dû les prononcer de droite à gauche, car le préposé se met à hurler plus fort que lui.
Les crans de sûreté des armes cliquettent avec un ensemble parfait.
— Ils nous ordonnent de descendre, chuchote Horry Zonthal, c’est la garde du croissant rouge brioché, des types d’élite, j’ai bien peur qu’on soit fichus.
Notre lenteur à obéir n’est pas du goût de nos interpelleurs car ils nous couchent en joue sans plus attendre.
— Planquez-vous, je déboule ! lancé-je à mes deux compagnons.
J’embraye et file un coup de sauce mémorable. Le camion bondit. Les soldats se jettent en arrière. Brève est leur confusion car ils se mettent à défourailler illico. J’entends sonner les balles contre les tôles du bahut. Les boudins éclatent à qui mieux mieux.
Pour couronner la farce, une méchante escouade surgit de l’autre bout du pont. Des délurés, ces nouveaux arrivants, puisqu’ils trouvent le moyen de flinguer en courant. On est coincés, cernés, cuits, râpés. Alors San-A. il ne fait ni hune n’hideux. Dans les cas désespérés faut pas craindre de gâcher son beau complet des dimanches. Je donne un coup de volant violent à droite et notre camion file recta sur le garde-dingue du pont. La balustrade de fonte vole en éclats. Notre tire pique du blair et choit dans le fleuve. Espérons qu’il est un tantisoit peu en crue, lui aussi. Des tomobilistes se complaisent à mettre un tigre dans leur moteur, nous autres, c’est un moteur qu’on met dans le Tigre[10]. Fort heureusement, on ploufe au beau mitan de la tisane, là où qu’elle est le plus épais. Par un miracle tout ce qu’y a de miraculeux, à tel point qu’à Lourdes on n’aurait pas pu faire mieux, le Berliet tombe d’équerre. Il coule très lentement, ce qui nous laisse le temps de l’évacuer.
Cette histoire n’est qu’un éternel recommencement, hein ? À nouveau la flotte où on clapote, et des gars qui nous tirent dessus, d’en haut. Seulement, on barbote dans des ténèbres cloaqueuses et faudrait une balle perdue pour nous farcir.
À se démener sauvagement, on arrive à rallier la rive.
— Et moi que je me figurais que ces patelins manquaient d’eau ! bredouille le Gros. On passe son temps à faire la brasse papillon !
Des bruits de pas cadencés nous incitent à la débinade extra-prompte.
— Filons vite ! murmure Horry Zonthal.
— Mais z’où ? s’inquiète Béru.
— Ailleurs ! répond pertinemment notre ami.
Il prend l’initiative de la direction. Nous le suivons, en bons Panurges. On se trouve sur une étendue galeuse où il ne fait pas chouette se déplacer, vu que le sol est recouvert d’une épaisse croûte de sel. On casse la croûte en courant, ce qui freine notre vélocité.
— Jetons-nous à terre et ne bougeons plus ! déclare l’Israélien.
Il donne l’exemple en se laissant tomber sur le sol, raide comme un piquet. La violence de l’impact lui a permis de s’enfoncer de trente bons centimètres, de telle sorte qu’il affleure à peine la surface de la croûte salée. Je pige son admirable ruse. À distance, et même d’assez près, il est impossible de déceler sa présence. Convaincu de l’excellence de sa tactique, je l’imite.