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Béru en fait autant. Maintenant nous sommes absents du paysage. Seule, la grande lumière du jour pourrait nous faire repérer. On patiente ainsi deux bonnes heures, suivant à l’oreille le brouhaha de la chasse à l’homme. Il y a des cris, des galopades, des salves, des ronflements de voiture, des coups de frein, des ordres, des contrordres, du désordre. Enfin, estimant que nous avons dû nous noyer, les braves garçons suspendent leurs recherches à un portemanteau et vont se coucher. On laisse s’écouler encore du temps, après quoi on réveille Bébéru et, en rampant, on gagne la ville.

Les ruelles grouillent de monde, malgré l’heure tardive. Des mômes dépenaillés pioncent à même la terre. Des types palabrent en mâchant je ne sais quoi de dégueulasse qui les fait cracher noir. Une cacophonie de radios diffusant des musiques orientales, flûtées, acides ; des cris, des rires emplissent le quartier. Sur les murs, d’effroyables affiches à la typographie très rudimentaire nous offrent un échantillonnage complet de juifs pendus, d’ogres américains aux babines dégoulinantes de sang et de capitalistes exploiteurs ayant un coffre-fort en guise de ventre et une bombe H entre les dents. Bérurier trottine malaisément dans sa lévite transformée en pantalon. Vous dire qu’on ne se fait pas remarquer serait un vilain mensonge. On a beau raser les murs, filindienner dans les coins d’ombre, notre passage ne laisse pas que de troubler les populations.

— Nous devons être signalés depuis un bon moment déjà, déclare Horry Zonthal, et je gage que la police ne va pas tarder à apparaître, mais j’espère toutefois que nous atteindrons la demeure de notre correspondant à temps ; la rue Moussah Râzzé est à deux pas.

— Vous comptez vraiment que votre correspondant saura nous tirer d’affaire ?

— Elle est très efficace, dit-il simplement.

— Ah, car c’est une femme ?

— Oui.

Il lève la tête au carrefour, comme un qui cherche à se repérer.

— Rue Colonel Moussah Râzzé ! annonce-t-il en nous désignant une pincée de vermicelles peints sur le mur.

Décidément, il est précieux, Zonthal. Sa profonde connaissance du pays et de sa langue risque de nous sauver la mise.

Il tourne à droite. Y’a plus que des hommes dans cette venelle qui malodore infernalement. Des hommes et des chiens, aussi faméliques les uns que les autres. Les mecs ont cette allure louche et turpide des mâles en train de draguer dans les quartiers réservés. Horry traversa la rue en une demi-enjambée et s’engouffre sous un porche bas orné d’un encadrement en mosaïque. Un zig un peu bouffi, au teint verdâtre et aux yeux atones est occupé à rajuster son Khâlbarr[11]. Il nous regarde entrer en ricanant et déclare avec un fort accent bédouin :

— Steputê bhôn anib ! Vfrié-miheu ed voutapésur lâ kolônn !

— Qu’est-ce qu’il raconte ? grommelle Bérurier.

— Il porte une appréciation peu avantageuse sur l’amie que nous venons voir, répond Horry Zonthal, car j’ai oublié de vous le dire : il s’agit d’une prostituée.

Comme il vient de nous apporter cette précieuse information, un cri, presque un rugissement, retentit tout près de là.

C’est une femme qui vient de le pousser.

D’instinct, nous fonçons. Une porte s’offre (dans un lupanar, même les portes s’offrent). D’un coup d’épaule, nous l’ouvrons. Un spectacle déroutant se propose à nos regards stupéfaits. C’est gonflant, la vie. Dans les périodes les plus graves, les plus dramatiques, faut que la farce montre le bout de son nez de gugusse. Rires et larmes, frissons d’aise et frissons d’angoisse s’entremêlent.

Alors que nous voilà en pleine béchamel, traqués, forcés, cernés, alors que l’armée et la police nous coursent, alors que nous jouons notre peau à pile ou face, une scène cocasse, insolite, grandiose, nous fait pouffer.

Figurez-vous, mes petites curieuses, qu’on vient d’entrer dans une pauvre piaule de « travail » chichement meublée d’un lit et d’un clou dans le mur. Deux personnes occupent cette chambre ; une femme brune, au regard béant d’effroi, et un grand gaillard immensément large d’épaules, avec un petit dargiflard ridicule. La dame s’est lovée sur le plumard, les jambes serrées, les bras tendus en butoirs de chemin de fer. Elle secoue la tête. Tout son être est une dénégation éperdue ! Un refus ardent ! Une protestation formelle ! Un désaveu complet ! Une opposition définitive ! Elle dit non : en bédouin, en kurde, en sanscrit, en anglais, en français, en sourd-muet, en turc, en arménien, en gesticulant. Seulement son clille ne l’entend d’aucune oreille. Il est pour la logique des choses, lui. Pour l’équilibre d’un système dûment éprouvé. Il a payé, il consomme, voilà tout ! Son flouze est déjà dans le bas de la dame. Lui il veut son dû. Rien de plus. Mais rien de moins. Contre une pincée de dinars il a acquis le droit d’emmener Popaul au cirque : il exige sa représentation. Ou alors ça bardera ! Un marché est un marché ! Surtout en matière coïtale. On peut plus discutailler lorsque les sens sont en condition. Vous raisonnez le rut, vous autres ? Non, hein ? C’est pas concevable.

Le zig en état de fornication, faut l’assouvir. Pas moyen d’échapper. C’est meurtrier, un mâle commencé et pas fini. Y’a de l’homicide dans son mandrinoche. L’homme que je vous cause, rien qu’à le regarder de dos, on devine qu’il tuera si on lui refuse sa potion d’extase. La gonzesse doit bien le sentir, et malgré tout elle dit « non, que c’est pas possible ; que c’est inconcevable ; utopique ; à rayer de la liste des possibilités ; à bannir ; à oublier ».

On s’avance. L’ardent hardeur ne nous attentionné même pas. Agenouillé sur le terrain de manœuvre, il prend sa position, ses dispositions. Y’a pas d’Allah, faut qu’elle en donne pour l’article, mam’zelle chochotte ! Quelle fournisse !

On contourne le démoniaque, soucieux de contrôler les raisons d’un refus inexplicable de la part d’une personne pratiquant le taxi-cul. À peine qu’on l’avise de trois quarts, déjà on a pigé ! On joint notre frayeur à celle de la pute. On est commotionnés, abasourdis.

— Pire que m’sieur Félix ! bredouille Béru[12].

Oh oui : bien pire !

Une chose pareille, ça paraît impossible. Dans les cauchemars les plus saugrenus, on n’en rencontre pas de semblable. Ça n’appartient plus à un homme, c’est plutôt une zézette avec un homme au bout, comprenez-vous la différence ? Ça défie la logique, l’imagination, la nature ! C’est poignant. C’est sidérant ! Ça blesse la vue ! Ça bafoue. On en grelotte d’humiliation, de détresse, de pitié, de tout ! On a froid. On a besoin de crier. Besoin de prier ! De se voiler la face ! De demander pardon ! De se la mettre sous scellés. On en veut à sa mère ! On se déplore !

— Au secours ! crie la donzelle, comme le zig précise son action ! À moi !

Crier « à moi » quand justement on en veut pas, c’est une hérésie, non ? Notez qu’elle l’a crié en arabe, mais il est des circonstances où l’on n’a pas besoin de coiffer ses écouteurs pour obtenir la traduction. Des circonstances où les faits causent !

Béru vole au secours de la pauvrette. Car, pour le coup, il lui redonne une totale virginité, à la fille, ce mec exceptionnel. Lui revalorise le fignedé. Elle a la gaufrette précieuse, miss Prends-moi-toute, par opposition. Son inaptitude à recevoir l’anormal la rend nubile, tout soudain. Lui confère automatiquement un petit côté « jeune fille violée » qui émeut l’honnête homme.

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11

Sorte de vêtement masculin en usage au Moyen-Orient qui sert à la fois de pantalon et de fourre-tout. La capacité d’un Khâlbarr normal est sensiblement celle d’un coffre de 2CV Citroën.

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12

« Les vacances de Bérurier » dans lequel un professeur prénommé Félix réalise une vraie petite fortune en permettant aux passagères du « Mer d’Alors » de photographier son exceptionnelle vigueur.