— Béru ! appelé-je, en me dressant. De la visite !
Il est tellement fourbu, le cher mignon, qu’il repousse la réalité.
— J’sus pas là ! articule-t-il à travers des épaisseurs.
— Mais si, mon Gros. Et je peux même te préciser que tu es dans de beaux draps ! Mate un peu !
— C’est ben la chiasse, bougonne-t-il en s’agitant, c’est plus des vacances !
Il ouvre ses lanternes japonaises, découvre la scène, en prend conscience et, se tournant vers moi se pose cette déconcertante question :
— On est pas le 24 décembre ?
— Loin s’en faut, pourquoi ?
— Je pensais qu’ils avaient mis leurs ribouis devant la cheminée à cause du Père Noël ! Donc ils ont parvenu à nous retapisser. J’espère qu’ils représailleront pas trop contre mon cousin. Venir fout’ ce pauvre vieux dans la pistouille au moment que je lui fais la connaissance, avoue que c’est rageur !
— T’inquiète pas pour cette infâme lope ! grondé-je. Vise-la qui s’épanouit à côté de l’officier.
Un doute glacial étreint mon ami.
— T’incinérerais qu’il nous a balancés aux matuches ?
— Aussitôt que nous avons été endormis, comptes-y !
— Un Bérurier !
— Il est pas pur sucre, celui-ci. J’aurais dû me méfier. Mais il a si bien su nous chambrer avec son voyage en tapis ! Les Mille et Une Nuits, ça se vend toujours !
Le Mastodonte secoue sa tronche.
— J’ai peine à croire ! Tu dois te gourer.
— Regarde si je me goure !
En effet, comme pour concrétiser mon accusation, l’officier sort des talbins de sa poche et les dépose l’un after l’autre dans la main cupide du sale bonhomme. Je compte avec lui. Trente dinars ! La somme est juste !
Un ouragan se déclenche alors. La fureur du monde concentrée en un seul individu. L’orgueil meurtri à l’assaut de la vilenie. Le noble Béru, beau comme la foudre, se rue sur son cancrelat de cousin.
Au péril de sa vie ! Au nez et à la barbe des mitraillettes.
Un coup de boule dans le portrait du scélérat. L’autre tombe comme une loque en geignant. Le Gros veut mettre un terme à la loque à terre[15] mais il est abattu d’un coup de crosse ! Non : de quatorze coups de crosse. Bien que je n’aie fait aucun geste belliqueux, entraînés par l’exemple de leurs copains, les huit soldats inactifs se précipitent sur moi pour me massacrer. Je me dis très vite, car le temps presse et en m’inspirant de mon camarade Damien : « Mon San-A., la journée commence mal ! » Vite je chois dans les coussins qui nous servaient de matelas et me tords sous une grêle de coups, moins pour les esquiver que pour me livrer à un petit micmac bien dans mon style. En effet, je considère qu’il serait particulièrement pernicieux d’être arrêté en ayant deux montres sur moi.
Voilà qui risquerait de troubler ces messieurs. Aussi me hâté-je de glisser en douce celle de notre ami Zonthal dans un coussin que je crève avec l’ongle.
J’ai juste le temps d’accomplir ma petite besogne. Les gnons m’estourbissent. Je sombre à demi dans les vapes. Ça se balance autour de moi cependant que je reste fixe comme le pivot d’une boussole. La pièce, les soldats, le cousin Bérurier, tout se met à valser en silence. Vous êtes-vous amusés, parfois, à vous laisser couler à la renverse au fond d’une piscine ? Ça se trouble, se déforme, s’estompe. Il ne reste plus que des ombres biscornues, difficilement identifiables. L’engloutissement lent et funèbre…
L’officier se démène pour stopper le massacre. Oui, ça je le distingue encore. De même que Bérurier-Judas qui se remet sur ses pieds. Et puis une gazelle surgit ! Sa femme… La jouvencelle aux yeux de braise. Elle trépigne devant son barbon, lui crache à la figure. Je me marre…
Nous sommes ligotés sur des chaises. Deux officiers et un civil discutent en arabe dans un coin de la pièce. Le civil fume délicatement une cigarette dont l’odeur me fait penser à des feuilles de rose que j’ai beaucoup appréciées. L’un des officiers est habillé en général, tandis que le civil est en particulier.
Soudain, le moins militaire des officiers s’aperçoit que je suis disponible et alerte les deux autres. Ceux-ci opinent, terminent leur petite converse et enfin s’approchent de moi.
— Qu’est-ce que je voulais vous dire, murmure en anglais le général. Oh, oui : vous êtes condamné à mort !
— Par contumace ? riposté-je, vu que mon procès m’a un tantinet échappé.
— Non, par pendaison, rétorque le général. Une corde, ça se récupère tandis qu’une balle tirée est une balle perdue.
— Pas pour tout le monde, ajouté-je.
Sur cette excellente réplique dont je me demande si vous l’appréciez bien à sa juste valeur, l’ami Béru, le vrai, le seul, l’unique (et non l’inique) se racle la gorge et reprend conscience. Sa tronche ressemble à une mine marine, tant elle est hérissée de bosses.
— Ce qu’on branlici ? interroge-t-il d’une voix tellement pâteuse qu’elle paraît sortir d’un pétrin (ce qui en somme, hein…).
— On vient de se faire condamner à mort, Gros. Ce qui, j’espère, n’est pas fait pour te surprendre.
Il émet quelques-uns de ces bruits dont il a, sinon l’exclusivité, du moins le secret, et grommelle :
— Ce serait plutôt fait pour me suspendre. Quelle marotte y z’ont dans ce pays de filer des cravetouzes à tout berzingue ?
Il réfléchit et murmure :
— Paraît que ça flanque le tricotin à ce qu’on raconte ?
— On le prétend. S’ils t’accrochent en premier je te dirai !
— Défense de parler yiddish, chiens de juifs ! hurle le général en nous giflant.
— Nous serions bien en peine d’utiliser ce langage, étant donné que nous ne sommes pas juifs ! objecté-je.
Le général manque en prendre une attaque, ce qui est normal pour un homme de ce grade.
— L’impudence de ce rat pestiféré est sans égale ! tonne-t-il avec emphase. Que pourrions-nous lui infliger comme peine qui soit pire que la mort !
Les deux autres hochent la tête.
— On lui a déjà pris sa montre et il n’a pas de dents en or, note le civil.
Dehors le jour point. On perçoit une rumeur houleuse dans la rue.
— Que crie le peuple ? demande le général.
Son subordonné va entrouvrir la fenêtre. Il prête l’oreille, hausse les épaules et annonce en refermant :
— On hurle : « Fusillade ! guillotine ! chaise électrique ! chambre à gaz », la foule en a assez des pendaisons, elle souhaiterait qu’on varie les plaisirs.
— Ces gueux prennent vite l’habitude du confort, fulmine l’officier. Au début ils trépignaient de joie et faisaient la ronde autour des potences. Enfin, c’est la fête du Khâlbarr ; on va leur accorder une faveur pour changer, brûlez-moi ces deux pourceaux putrides d’Israéliens après les avoir arrosés de pétrole.
Imperturbable, je déclare :
— Nous ne sommes pas israéliens mais français, et notre exécution aura de graves répercussions. Nous sommes deux hauts fonctionnaires. En apprenant que vous nous avez transformés en feu de joie, Paris est très capable de rétablir la T.V.A. sur les livraisons d’armes à l’Iraq.
— Français, vous !
Je ricane !
— Appelez l’ambassade de France, je n’aurai que deux mots à dire pour qu’on se porte garant de ce que j’avance.
— Le téléphone est en dérangement à l’ambassade et nous nous ne l’avons pas encore ! dit l’officier, ce sont deux raisons suffisantes pour que nous n’accédions pas à votre demande !
— En ce cas, envoyez quelqu’un là-bas avec un message que j’écrirai !