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Je me levai et allai m’asseoir à ses pieds. Pourquoi? Je ne saurais vous le dire. Je ne pouvais faire autrement.

— Oui, je comprends, dis-je. Je sens comme vous qu’il est fou de gaspiller notre vie, qui est notre seul bien en instants médiocres, en besognes vaines, en querelles mesquines… Je voudrais que toutes mes heures soient comme celle que je passe en ce moment avec vous… Et pourtant je sais que cela ne sera pas… Je n’ai pas la force…. Je vais m’abandonner au courant, parce que c’est plus facile… Je serai Mrs. Jack D. Parker; je jouerai à la canasta, j’améliorerai mon score au golf; j’irai, l’hiver, en Floride et les années passeront ainsi, jusqu’à ce que mort s’ensuive…[328] Vous me direz peut-être que c’est dommage… Vous aurez raison… Mais que faire?

Je m’appuyai à ses genoux; en cette minute-là, j’étais à lui… Oui, la possession ne signifie rien, le consentement est tout.

— Que faire? dit-il. Garder le commandement de vous-même. Pourquoi vous abandonner au courant? Vous savez nager. Je veux dire: vous êtes capable d’énergie et de grandeur… Mais si!.. Et d’ailleurs il n’est pas besoin d’une longue lutte pour maîtriser son destin. Dans le cours d’une vie humaine se présentent quelques rares moments où tout se décide, pour longtemps. C’est en ces moments qu’il faut avoir le courage de dire oui — ou non.

— Et vous pensez que je suis en un de ces moments où il faut avoir le courage de dire: Non?

Il caressa mes cheveux, puis éloigna vivement sa main et parut méditer.

— Vous me posez, dit-il enfin, une question bien difficile. Quel droit ai-je, moi qui vous connais à peine, qui ne sais rien de vous, de votre famille, de votre futur mari, quel droit ai-je de vous donner un conseil? Je risque de me tromper si lourdement… Ce n’est pas moi qui dois répondre: c’est vous. Car vous seule savez ce que vous espérez de ce mariage; vous seule avez des éléments pour en prévoir des conséquences… Tout ce que je puis faire, c’est d’attirer votre attention sur ce qui, à mon avis, et je crois aussi à votre avis, est essentiel, et de vous demander: „Etes-vous sûre de ne pas tuer en vous ce que vous avez de meilleur?“

Je réfléchis à mon tour.

— Hélas! non, je n’en suis pas certaine. Ce que j’ai de meilleur, c’est l’espoir de je ne sais quelle exaltation; c’est la soif de sacrifices… Je rêvais, enfant, d’être une sainte ou une héroïne… Maintenant, je rêve de me consacrer à un homme admirable et, si j’en suis capable, de l’aider à faire son œuvre, à remplir sa mission… Voilà… Ce que je viens de vous dire, je ne l’ai jamais dit à personne… Pourquoi à vous? Je me le demande. Quelque chose en vous appelle les confidences — et la confiance.

— Ce quelque chose, dit-il, est le renoncement. Celui qui, pour lui-même, ne cherche plus ce que les hommes appellent le bonheur, devient peut-être capable d’aimer les autres comme ils doivent être aimés, et de retrouver par là une autre forme de bonheur.

Je fis alors un geste hardi et un peu fou. Je lui saisis les mains et je dis:

— Et pourquoi vous, Peter Diurne, n’auriez-vous pas votre part de vrai bonheur? Moi aussi, je vous connais à peine et pourtant il me semble que vous êtes l’homme que j’ai toujours inconsciemment recherché.

— Ne croyez pas cela… Je vous apparais tout autrement que je ne suis en réalité. Je ne serais, pour aucune femme, un mari ni un amant souhaitable. Je vis trop en moi-même. Je ne supporterais pas d’avoir près de moi, du matin au soir et du soir au matin, un être qui exigerait de moi une attention de tous les instants et qui en aurait le droit…

— L’attention serait réciproque.

— Sans doute, mais je n’ai pas besoin, moi, d’attention.

— Vous vous sentez assez fort pour affronter la vie seul… C’est cela?

— Plus exactement, je me sens assez fort pour affronter la vie avec tous les hommes de bonne volonté… pour travailler avec eux à faire un monde plus sage, plus heureux… ou au moins pour essayer de le faire.

— Ce serait peut-être moins difficile si vous aviez une compagne à vos côtés. Bien sûr, il faut qu’elle partage la foi qui vous anime. Mais si elle vous aime…

— Cela ne suffit pas… J’ai connu plus d’une femme qui, amoureuse, suivait comme une somnambule l’homme qu’elle aimait. Un jour, elle se réveillait et voyait avec terreur qu’elle était sur les toits, en danger. Elle n’avait plus alors qu’une idée: redescendre et regagner le plancher de la vie quotidienne… L’homme, s’il a pitié, suit la femme et redescend lui aussi. Puis, comme on dit, ils fondent un foyer… Voilà un guerrier désarmé!

— Vous voulez combattre seul.

Il me releva, non sans tendresse:

— Il ne m’a jamais été plus pénible de le dire, mais c’est vrai.. Je veux combattre seul.

Je soupirai:

— Dommage! J’étais prête à vous sacrifier Jack.

— Mieux vaudrait sacrifier Jack et moi.

— A qui?

— A vous-même.

J’avais repris mon chapeau et allai le mettre devant la glace. Peter me tendit mon manteau.

— Vous avez raison, dit-il, il faut partir. L’aéroport est très loin d’ici et mieux vaut arriver avant les voyageurs du car.

Il alla éteindre une lampe dans la cuisine. Avant de sortir, d’un mouvement auquel, me sembla-t-il, il n’avait pu résister, il me prit dans ses bras et m’y serra d’une étreinte fraternelle. Je ne me défendis pas; je m’abandonnais à une force par laquelle il me plaisait d’être dominée. Mais il desserra vite ses bras, ouvrit la porte et me fit passer. Nous trouvâmes dans la rue sa petite voiture et je montai à côté de lui, sans rien dire.

Il pleuvait et les rues du Londres nocturne étaient d’une tristesse lugubre. Au bout d’un instant, Peter parla. Il me décrivit les gens qui vivaient dans ces petites maisons, construites en série, leurs vies monotones, leurs pauvres plaisirs et leurs espoirs. Sa puissance d’évocation était étonnante. Il aurait pu être un grand romancier.

Puis nous arrivâmes à la zone des usines de banlieue. Mon compagnon s’était tu. Moi, je pensais. Je pensais à ce qu’allait être, le lendemain, mon arrivée à New York; à Jack qui, sans doute, après cette nuit émouvante, me paraîtrait un peu ridicule. Soudain, je dis:

— Peter, arrêtez!

Il freina brusquement, puis demanda:

— Qu’y a-t-il? Vous êtes souffrante?.. Ou vous avez oublié quelque chose chez moi?

— Non. Mais je ne veux plus aller à New York… Je ne veux pas me remarier

— Quoi?

— J’ai réfléchi. Vous m’avez ouvert les yeux. Vous m’avez dit qu’il y a, dans la vie, des moments où tout, pour longtemps, se décide… En voici un… Ma décision est prise. Je n’épouserai pas Jack Parker.

— C’est pour moi une terrible responsabilité. Je crois vous avoir donné un bon conseil. Mais je puis me tromper.

— Vous ne pouvez pas vous tromper. Et surtout, moi, je ne puis me tromper. Je vois si clairement, maintenant, que j’allais faire une folie. Je ne partirai pas.

— Dieu soit loué! dit-il. Vous êtes sauvée. Vous alliez à un désastre. Mais n’êtes-vous pas effrayée de rentrer à Paris, d’expliquer…?

— Pourquoi? Mes parents et mes amis regrettaient mon départ. Ils appelaient ce mariage un coup de tête…[329] Ils seront heureux de me voir rentrer.

— Et Mr.[330] Parker?

— Jack aura du chagrin quelques jours, ou quelques heures. Il souffrira dans son amour-propre, mais il se dira qu’il aurait eu bien des ennuis avec une femme aussi capricieuse, et se réjouira de ce que la rupture se soit faite avant, non après le mariage… Seulement, il faut lui envoyer d’urgence un câble, pour qu’il n’aille pas demain me chercher inutilement.

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328

Mrs. [' misiz] (angl.) — madame; canasta — jeu de cartes pour quatre joueurs; golf — jeu anglais qui consiste à envoyer successivement une balle dans chacun des neuf ou dix-huit trous; Floride — un des Etats unis de l’Amérique du Nord; jusqu’à ce que mort s’ensuive — jusqu’à ma mort (formule juridique employée dans les arrêts de mort).

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329

un coup de tête — une action déraisonnable et inattendue.

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330

Mr. — mister (angl.) — monsieur.