— Allô ?
— C’est moi, dit-il.
— Papa ? Où es-tu ?
La voix débordait d’inquiétude.
— Je ne peux pas te le dire, répondit-il.
Il y eut un silence.
— Tu quoi ?
La colère, de nouveau, dans la voix de sa fille. Ça n’en finirait donc jamais… Par la fenêtre, il aperçut un bateau blanc qui se rapprochait sur les eaux grises, à travers la brume ; il emmenait des touristes depuis la gare ferroviaire, sur l’autre rive du lac.
— Écoute. On va te poser des questions sur moi. La police… On va te parler de moi comme d’un… criminel…
— La police ? Mais c’est toi la police. Je ne comprends pas.
— C’est une histoire compliquée. J’ai dû partir…
— Partir ? Partir où ? Tu ne pourrais pas être un peu plus… ?
— Laisse-moi parler, la coupa-t-il. On m’a piégé. On m’accuse de quelque chose que je n’ai pas commis. J’ai dû m’enfuir. Mais je… je reviendrai…
Nouveau silence.
— Tu me fais peur, papa, dit-elle soudain.
— Je sais. Je suis désolé, ma puce.
— Est-ce que tu vas bien ?
— Oui, ne t’inquiète pas.
— Bien sûr que je m’inquiète, répliqua-t-elle. Comment veux-tu que… ?
— Il y a autre chose que je voulais te dire…
Elle se tut. Il hésita.
— Tu as un petit frère. Il s’appelle Gustav. Il a cinq ans.
Encore un blanc.
— Un… petit frère ? Gustav ?
Il pouvait imaginer rien qu’à sa voix l’expression de totale incrédulité sur ses traits.
— Qui est la mère ? demanda-t-elle aussitôt.
Il se figea.
— C’est une longue histoire.
Il avala un verre d’eau qu’il s’était servi avec la bouteille d’eau minérale du minibar.
— J’ai tout mon temps, répliqua-t-elle d’une voix redevenue froide.
— C’est une femme que j’ai connue il y a longtemps, et qui a ensuite été kidnappée.
— Kidnappée ? Marianne ? C’est de Marianne qu’il s’agit ?
— Oui.
— Seigneur… Il est revenu, n’est-ce pas ?
— Qui ça ?
— Tu sais bien qui…
— Oui.
— Oh, papa, putain, c’est pas possible. Dis-moi que c’est pas vrai. Ce putain de cauchemar va pas recommencer !
— Margot, je…
— Cet… enfant… il est où ?
Il se souvint des paroles d’Espérandieu : « Demande-lui directement, oublie les questions biaisées, tu n’es pas dans un interrogatoire. »
— Peu importe où il est, dit-il. Ce qui est fait est fait. À mon tour de te poser une question maintenant : qu’est-ce que tu as, Margot, exactement ? Réponds-moi, cette fois. Je veux la vérité.
Cette fois, le silence dura plus longtemps à l’autre bout.
— Eh bien, il semble non seulement que tu as un deuxième enfant, mais aussi que tu vas être grand-père.
— Quoi ?
— Bientôt trois mois, ajouta-t-elle.
Il pensa à tous ces petits changements physiques et psychologiques, à ses nausées matinales, à sa susceptibilité, à ses sautes d’humeur, au frigo plein de choses salutaires, aux kilos en plus…
Il avait été aveugle pour ne rien voir.
Même Hirtmann, rien qu’en observant Margot depuis le parking d’en face, avait compris.
— Le père…, dit-il. Je le connais ?
— Oui, répondit-elle. C’est Élias.
Sur le moment, il ne sut pas de qui elle parlait. Puis ça lui revint. Il revit le grand jeune homme silencieux, sa mèche tombante qui lui mangeait la moitié du visage, son allure de grand escogriffe trop vite monté en graine. C’était lui qui avait aidé Margot à mener l’enquête pendant les événements de Marsac, alors qu’ils étaient dans la même classe préparatoire. Dans ce lycée où lui-même avait étudié en son temps et dont une professeure avait été assassinée[15]. Élias aussi qui avait accompagné Margot quand elle était venue chercher son père dans ce village espagnol où il s’était réfugié et où il passait ses jours et ses nuits à picoler après la disparition de Marianne. Servaz se souvenait qu’Élias prononçait peu de mots, mais qu’il le faisait toujours à bon escient.
— Je ne savais pas que tu le voyais toujours, dit-il.
— Ce n’était pas le cas. Il a débarqué à Montréal l’année dernière, soi-disant pour faire du tourisme… On ne s’était pas vus depuis trois ans, mais on restait en contact, de loin en loin. Il est reparti à Paris au bout de quatre semaines, on s’est écrit. Et puis, Élias est revenu. Pour de bon, cette fois…
Margot avait toujours eu l’art de résumer les situations les plus compliquées en quelques phrases.
— Et vous allez vous… ?
— Non, papa, non : ce n’est pas du tout à l’ordre du jour.
— Mais vous… vivez ensemble ? dit-il.
— C’est important ? Papa, quoi que ce soit, tu dois revenir. Tu ne peux pas fuir comme un criminel.
— Je ne peux pas, dit-il. Pas tout de suite. Écoute, je…
Il y eut un bruit dans l’appareil, peut-être une porte, puis une voix s’éleva : « Margot ? Chérie ? C’est moi ! » Alexandra, son ex-femme…
— Ne dis rien à ta mère, lança-t-il.
Il raccrocha.
Une image du bonheur, soudain, il y a très longtemps : cette même jeune femme à présent enceinte grimpant en gazouillant et en babillant dans un langage connu d’elle seule sur le lit conjugal. Ce lit sur lequel elle montait presque toujours quand sa mère dormait. Son Kilimandjaro à elle. À escalader, à conquérir, pour y faire son trou, y caser son petit corps — entre les leurs. Son odeur de bébé. Ses cheveux fins. Il ne se souvenait de rien de plus agréable que d’avoir enfoui ses narines dans la panse gonflée et parfumée de sa fille. Ce ventre de bébé qui ne diminuait qu’en respirant. Cette odeur de nourrisson mélangée à l’acidité du lait du biberon et à l’eau de Cologne. Le parfum du réveil. Sa fille… Qui de nouveau allait avoir la panse gonflée.
Il espérait qu’elle serait une bonne mère, qu’elle s’en tirerait bien. Et que leur couple ne volerait pas en éclats comme celui de ses parents. Qu’elle serait plus heureuse en tant que mère qu’elle l’avait été en tant que fille. Que l’enfant grandirait au sein d’un foyer uni. Il essaya de réfléchir mais tout tournait, il ne voyait que deux planètes énormes, et d’autres plus petites, qui gravitaient autour. Ou peut-être s’agissait-il d’une planète et d’un soleil. Un soleil noir… Il avait l’impression qu’une autre Margot avait pris la place de sa fille.
Une Margot qu’il ne connaissait pas.
Il s’approcha de la fenêtre, vit le fantôme de son visage se juxtaposer sur l’image du bateau blanc et des eaux grises.
Ma fille, pensa-t-il, la gorge nouée. Je sais que tu feras une bonne, une excellente mère. Et que votre enfant sera heureux. Je ne sais pas combien de temps je vais m’absenter, mais je… j’espère que tu auras une pensée pour moi de temps en temps et que tu comprendras…
Le téléphone de Kirsten sonna alors qu’elle avait repris sa surveillance devant une pâtisserie et un café.
— Salut Kasper, dit-elle.
Il y eut un moment de silence à l’autre bout. Elle crut entendre de là où elle était tomber l’inépuisable pluie bergénoise.