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Mais les camions étaient partis, les policiers ont refermé le portail, etj'ai compris que c'était terminé. Nous avons marché sur la route vers Ario, en compagnie des badauds. Les bas-côtés étaient vides, les Parachutistes étaient retournés chez eux, en attendant les instructions de Trigo.

Ce soir-là, à l'appartement, Dahlia a bu plus que de raison. Nous étions sur le matelas, dans la salle de séjour, à parler et à fumer. Je sentais sur ma peau la brûlure du soleil, d'être resté debout la moitié du jour à Campos. J'avais de la fièvre, le sang cognait dans mes tempes et dans mes oreilles.

Dahlia parlait toute seule : « Où vont-ils ? Où est-ce qu'ils vont dormir cette nuit ? Ils ont un plan, ils sont malins dans le fond, ce sont des agringados, ils trouveront un endroit, ils pourront reprendre leur vie sans problèmes, le monde est à eux, ils sont des citoyens du monde, ils ne sont pas du peuple, ils sont aristocrates, artistes, ils sont du côté de l'argent, ils sont protégés, ils ont toujours une maison et la table garnie, ce sont des aventuriers, moi je suis trop sentimentale, quand j'ai vu les enfants ça m'a donné envie de pleurer… »

Elle avait en effet les yeux pleins de larmes : « … je voulais qu'ils soient des proscrits, des exilés, les enfants palestiniens de Beyrouth, dans les camps, les enfants de Calcutta, de Manille, les enfants de chez moi à San Juan, les enfants des prostituées qui meurent du sida, les enfants de Nogales qui vivent dans les égouts pour passer de l'autre côté, et que les policiers chassent comme des cafards… »

J'aurais voulu la raisonner, lui dire que ce n'était pas aussi simple, d'un côté les bons, de l'autre les bons à rien, que ces gens de Campos avaient fait le rêve d'un monde meilleur, un peu fou, mais que leur rêve n'enlevait rien aux autres, aux gosses des Parachutistes de la lagune d'Orandino, aux petits fossoyeurs de la montagne qui fume à côté de San Pablo. Je lui ai dit seulement : « Dahlia. Dahlia Roig. » Elle m'a regardé, j'ai lu un vide dans ses yeux jaunes. Elle s'est serrée contre moi, son visage mouillé appuyé dans le creux de mon cou.

Il faisait chaud et lourd pour une nuit de Noël, aije raisonné. Peut-être que Sirius avait à nouveau capturé l'éclat du soleil et le restituait. La peau de mon visage brûlait, il me semblait que j'étais encore debout à l'entrée de Campos à espérer Hoatu pareille à une princesse au milieu de son peuple arc-en-ciel.

Adieu à l'Emporio

puisque je pars et que je ne sais pas quand je reviendrai, ni même si je reviendrai jamais. Adieu au naguatlato Juan Uacus.

Il ne va plus à l'Emporio depuis le complot contre Don Thomas. Je lui ai donc rendu visite chez lui, dans sa maison du lotissement Emiliano Zapata, à la sortie de la ville, au-dessous du cratère du Curutaran. Ce n'est pas loin de la montagne qui fume où les enfants des Parachutistes vont chercher du carton et des plaques de tôle.

La rue principale du lotissement est défoncée comme après une guerre. Entre les flaques de boue séchée, des gamins jouent au cerceau avec une roue de bicyclette sans pneu. Quand j'arrive, ils s'arrêtent bouche bée. Les étrangers ne sont pas foule ici, c'est peut-être le nom de Zapata qui les fait fuir.

Les maisons sont de simples cases de briques de parpaing sans revêtement. Certaines ont des toits de tuiles, mais la plupart sont recouvertes de plaques de fibrociment.

Pourtant, ici, l'air est bon, la vue est belle. On domine toute la Vallée, depuis les clochers des églises jusqu'aux champs inondas, et à l'ouest le lac de Camécuaro au milieu des eucalyptus géants. Je ne peux m'empêcher d'imaginer ce qu'Aldaberto Aranzas ferait de cet endroit s'il parvenait à en chasser les occupants.

Juan Uacus m'attend devant la porte. Quand je lui ai téléphoné hier soir, il n'a pas eu l'air étonné. Pourtant, personne ne vient le voir chez lui. Lorsque je suis arrivé à l'Emporio, il s'est d'abord méfié de moi. Il a pensé que j'étais de la même espèce que les autres chercheurs, qu'il n'avait pas grand-chose à espérer. C'est un Indien, très sombre, avec une tête large et des épaules solides. Ce n'est un mystère pour personne qu'il aime trop l'alcool. Je m'en souviens, il était en train de bouquiner dans la bibliothèque de l'Emporio, je me suis présenté en lui tendant la main. Il m'a regardé froidement, il a dit de sa voix enrouée : « Que paso ? »

Ensuite il s'est montré plus aimable. Il a compris que je n'étais pas dangereux. Il m'a accepté, nous sommes devenus amis sans doute grâce à l'admiration commune que nous éprouvons pour Don Thomas.

Il est le premier représentant de sa communauté à intégrer une institution universitaire. C'était l'idée de Don Thomas, renouer avec la tradition, reprendre l'œuvre des Franciscains au collège de San Nicolas de Pátzcuaro. Faire entrer un naguatlato, un intermédiaire entre les autochtones et la culture dominante. Juan Uacus a été chargé d'entreprendre la rédaction d'une encyclopédie du monde indigènes dans les quatre langues les plus parlées du haut plateau, nahuatl, otomi, purépecha et zapotèque. Évidemment, son alcoolisme n'a pas joué en sa faveur. Quatre ans après le début du projet, l'encyclopédie n'a pas beaucoup avancé. C'est même devenu un sujet de moquerie pour les chercheurs hostiles à Don Thomas. « Este Indio ! » entend-on dans les couloirs. Ils ne manquent pas de citer les refrains habituels : « Indios y burros, todos son unos. » Ou encore : « No hay Indio que haga très tareas seguidas. »[2]

Mais jamais devant l'intéressé. Car, en bons citadins, ils doivent craindre je ne sais quelle vengeance, quelle magie.

L'intérieur de sa maison est peint en vert. Les seuls meubles sont un sofa en bois garni de coussins, une table basse, et dans un coin, un poste de télé. Au fond de la pièce, j'aperçois sa table de travail sur laquelle est posé un ordinateur antédiluvien.

Juan Uacus avait un cubicule à l'Emporio, mais il n'y allait guère. Il préférait travailler chez lui. C'est dans cette pièce qu'il recevait ses informateurs, les Indiens de la meseta et de la région des lacs. Il s'était même lié d'amitié avec un Indien huichol de Bolaños, qu'il hébergeait de temps en temps, et que j'ai vu circuler dans les rues boueuses de San Pablo, vêtu comme un prince avec ses habits brodés et coiffé d'un chapeau orné de plumes d'aigle. Il y a deux ou trois ans, Don Thomas avait même organisé une exposition-vente d'art huichol, et beaucoup des anthropologues toujours prompts à se moquer de Uacus avaient acheté quantité de tableaux, de calebasses ouvragées et de sacs à peyotl pour décorer leurs salons.

Je suis un peu intimidé d'entrer chez Uacus. C'est pauvre, un peu vide, j'imagine que cela peut ressembler à la maison au bord du lac de Tezcoco où Antonio Valeriano et les derniers dignitaires aztèques dictaient leur histoire au scribe de Bernardino de Sahagún.

Dans la pièce principale, je suis accueilli par une jeune femme vêtue à l'occidentale, mais qui porte les cheveux longs à la mode des Indiennes de la montagne. « Martina », dit Juan Uacus. Elle s'assoit sur le sofa, et deux enfants viennent la rejoindre, poussiéreux comme les gosses du quartier, ils se blotissent contre ses jambes. Elle dit leurs noms : « Martinita, Juanito. » Elle est gracieuse et simple.

Sur la table basse, une bouteille de soda et des gobelets en plastique ont été disposés. Juan Uacus me sert, puis Martina et les enfants, mais lui ne boit pas.

Don Thomas et Menendez m'ont prévenu. Pour Uacus, l'alcool, ça n'est pas un plaisir. Certains jours il commence à boire le matin et il ne s'arrête que lorsqu'il tombe inanimé. Alors sa femme et ses enfants le tirent jusqu'à la chambre et le couchent sur le lit. Au réveil, il a tout oublié. Tout le monde pense qu'un jour il s'écroulera par terre et ne se réveillera pas.

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2

« Indiens, ânes, c'est tout un. » « Il n'y a pas un Indien qui fasse trois choses de suite. »