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Phong aimait passer la main sur le crâne de sa femme, sentir les minuscules cheveux roux lui picoter les doigts. Allongé, il bascula vers la boîte de masques de protection et la tendit à Amandine. Elle sourit.

— Tu es sûr que ce n’est pas ton tour ?

— Absolument.

— J’aurais essayé.

Elle passa l’élastique autour de sa tête, mit le masque sur son visage. Ça éviterait qu’ils ne s’embrassent et ne se transmettent des germes en masse. Amandine savait que plus de deux cents types de bactéries étaient échangées rien qu’au cours d’un baiser. Phong, de son côté, enfila un préservatif. Même si on disait que sa maladie n’était pas transmissible, Amandine ne voulait pas qu’il prenne le moindre risque.

Parce que ce n’était pas lui, le danger.

[4]

Depuis deux ans, Phong souffrait du syndrome d’immunodéficience de l’âge adulte, le SIDAA. Une maladie rare, aux symptômes semblables à ceux observés lorsque le SIDA se déclare chez les personnes infectées par le VIH. Mais, contrairement au SIDA, le syndrome d’immunodéficience de l’âge adulte n’était pas dû à un virus, ne se transmettait pas et touchait sans raison apparente certains individus d’origine thaïlandaise ou taïwanaise, âgés d’une quarantaine d’années.

On soupçonnait une cause génétique. Il n’y avait, pour le moment, aucun traitement. Trop peu de cas, pas assez de recherches ni d’argent. Le SIDA tuait des millions de personnes, le SIDAA, c’était une goutte d’eau dans l’océan. Globalement, tout le monde s’en fichait.

Phong n’avait plus de système immunitaire, il était nu face aux microbes. La moindre gastro-entérite, le plus petit virus venu de l’extérieur, et il se retrouvait hospitalisé là où, triste ironie du sort, il avait travaillé : le service des maladies infectieuses de Saint-Louis. Un jour, un simple rhume rapporté par Amandine avait viré en infection respiratoire aiguë et failli le tuer. La jeune femme avait mis des semaines à se remettre de sa bêtise.

Phong refusait de rester à l’hôpital, même s’il savait que l’extérieur finirait par avoir raison de son organisme si on ne trouvait pas de traitement dans les prochaines années. Suite à l’incident du rhume, Amandine avait décidé qu’ils devaient déménager, trouver un air un peu plus sain et un environnement qui permettrait à Phong d’être en sécurité. Ils avaient revendu leur appartement parisien pour vivre au bord d’une forêt et acheter un loft spécialement réaménagé. Un architecte au courant de la maladie de Phong s’était chargé des plans particulièrement complexes. Couloirs labyrinthiques, parois étanches, filtres purificateurs, beaucoup de Plexiglas, serrures à toutes les portes, entrée blindée, alarme… Un vrai bunker. Amandine avait toujours eu peur d’un cambriolage, d’une agression qui aurait pu être fatale pour son mari : des microbes transmis par les cambrioleurs, une plaie qui s’infecte… Évidemment, Phong ne pouvait plus exercer son activité, ni faire de sport à l’extérieur, ni avoir de contact non contrôlé avec le monde du dehors. Fini pour lui le cinéma, les visites dans les musées et même le shopping. Bien trop de microbes y circulaient.

Aujourd’hui, si la jeune femme tombait malade ou soupçonnait le moindre début de rhume — ce qui arrivait plusieurs fois par an —, le couple vivait en quarantaine, ne se côtoyant que par vitres interposées et communiquant au moyen d’amplificateurs sonores. Phong gardait sa chambre, son salon, sa salle de bains et la grande cuisine. Elle prenait le reste, basculant de l’autre côté des vitres par le jeu alambiqué des couloirs. Il lavait son linge, Amandine le sien. Quand il lui offrait des fleurs, c’était un porteur qui les lui remettait, tandis que Phong se tenait à un mètre derrière la vitre.

Amandine avait failli quitter son job, elle aussi, quand elle avait su pour Phong. En étant au contact des microbes, ne mettait-elle pas la vie de son mari en danger ? Puis elle avait réfléchi, et c’était plutôt le contraire qui se produisait : manipuler des micro-organismes dangereux et intervenir sur des zones à risque, où le danger de contamination était omniprésent, la contraignaient à une vigilance de chaque seconde.

Ils étaient sa colère. Son obsession.

Elle s’était juré qu’aucun virus ni bactérie ne tueraient Phong tant qu’elle vivrait à ses côtés. Elle veillait sur lui autant que sur sa propre chair.

Le préserver, coûte que coûte.

Cette nuit-là, elle le laissa s’endormir — il était souvent très fatigué —, lui caressa tendrement la joue puis se rendit dans son bureau, où elle potassa encore un peu son sujet de recherches. Un truc concernant la variabilité génétique et phénotypique d’un certain type de bactéries au nom imprononçable, que seuls une poignée d’experts en microbiologie étaient capables de comprendre. Amandine avait pour objectif, d’ici à un an ou deux, de passer son HDR. Pour l’obtenir, il fallait dès le plus jeune âge avoir développé un goût pour la recherche, s’être démarqué de ses camarades, avoir contribué à la publication d’articles. C’était son cas, elle avait toujours aimé comprendre le monde. Et tenter, à une échelle microscopique, de le faire avancer.

Mais la préparation de l’épreuve était titanesque. Elle l’usait psychologiquement.

Plus tard, elle reçut un e-mail provenant de la boîte privée de Claude Bays, le contact à l’OMS, envoyé à 00 h 24. Il avait pour objet : « Les cygnes ». Elle l’ouvrit et le lut.

Bonsoir Phong (et bonsoir madame Phong),

Heureux d’avoir eu quelques nouvelles par téléphone, il faudra que l’on se voie, si un jour tu passes par Genève. Il m’arrive aussi de venir à Paris, je te tiendrai au courant.

Alors voilà les nouvelles pour tes cygnes. Les trois migrateurs de la réserve du Marquenterre ne sont pas les seuls à avoir succombé. Quatre autres cygnes ont été découverts à la frontière des Pays-Bas avant-hier. Trois hier matin, à la réserve naturelle du Zwin, en Belgique. Un en Allemagne, mercredi soir. Autrement dit, le long de leur couloir de migration.

Le cygne mort en Belgique était bagué et portait un émetteur GPS, qui appartient à la Wildlife Conservation Society, une ONG basée à New York. Cet appareil permettra sûrement de savoir où les oiseaux ont attrapé la maladie et d’en identifier le ou les foyer(s). On est évidemment sur le coup.

Pour le moment, aucun résultat d’analyse de ces cygnes n’est encore remonté des différents centres de références grippe ; nous attendons. En tout cas, sache donc qu’une belle petite cochonnerie est peut-être en train de se balader tranquillement dans les intestins de tes chers cygnes sauvages et dans leurs déjections. Et elle les tue.

Veillons au grain… Je te tiens au courant en temps réel de tout ce qui se passe. Je te dois bien ça. Naturellement, ce mail reste caché dans un coin de ton ordinateur.

Claude.
PS : Tu bosses dans quoi maintenant, tu m’as dit ? J’ai pas bien compris…

Amandine rabattit son écran, fatiguée. Tous ces oiseaux morts, c’était étrange. Il fallait attendre les résultats. Si la présence de H5N1 était avérée, l’Union européenne, l’OMS, l’IVE savaient exactement comment agir. On avait des plans de prévention dans de nombreux domaines — Biotox, Vigipirate, ORSEC… — , y compris la grippe. On passerait donc en phase 2 du plan pandémie grippale — même si, à ce stade, le mot « pandémie » n’avait pas vraiment sa place, on parlait plutôt d’alerte prépandémique —, qui consistait essentiellement à prendre des précautions et communiquer pour éviter la propagation du virus aux élevages domestiques : comme dans le Marquenterre, les plans d’eau concernés seraient sécurisés, les services vétérinaires sensibilisés, on informerait les éleveurs travaillant à proximité des zones à risque. Au moindre cas suspect, l’éleveur devait le signaler, et tout l’élevage serait abattu.