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17

QUESTION : Que doit faire Dorothy Gale[19] pour se retrouver par magie dans le Kansas ?

RÉPONSE : Claquer trois fois des talons en se disant : « Rien ne vaut la douceur du foyer. »

Quand j’arrive, maman n’est pas rentrée de chez Woolworths. Je me fais une tasse de thé, me laisse tomber sur le canapé, prends un crayon et coche sur le supplément du Times les programmes de télévision que j’ai envie de regarder durant cette semaine de fêtes. Je suis claqué, ce que malheureusement je dois davantage à l’abus de la bière maison de Josh et Marcus qu’au surmenage intellectuel. Les dernières semaines « festives » du trimestre, baignées dans un brouillard sinistre, ont eu pour cadre la cuisine de parfaits étrangers ou la nôtre, avec mes deux colocataires et leurs amis : des sportifs archibaraqués et des filles éternellement bronzées membres de l’équipe de crosse, toutes vêtues de chemisiers à col relevé, toutes étudiantes en français, toutes natives du très chic Surrey, toutes blondes, avec le même geste brusque pour repousser leurs cheveux en arrière, et pleines de confiance en soi. J’avais trouvé un nom pour les qualifier : les Surrey certaines, mais personne avec qui le partager.

Je ne sais pas ce qu’on leur avait enseigné dans leurs écoles privées rupines, mais, bon sang, elles tenaient l’alcool. Moi, vautré sur le canapé de maman, je me sens intoxiqué, mal nourri, grisâtre, heureux de me retrouver chez moi et de pouvoir m’avachir devant la télé. Il n’y a rien à voir cet après-midi, sauf un western ; je laisse donc mon regard errer sur la photo de moi placée sur le récepteur, prise par papa tout juste avant sa mort. Existe-t-il quelque chose de plus atroce, de plus sinistre qu’une vieille photo d’école ? On dit que l’objectif vous ajoute trois kilos ; moi, c’est exclusivement mon acné qu’on a ciblée (« visée » à proprement parler) en la multipliant par trois. J’offre un tableau carrément médiéval – la victime type de la peste, ravagée de bubons. Je me demande ce que cette horreur – son fils grimaçant au-dessus du poste – peut apporter à maman quand elle regarde d’un œil un feuilleton.

Je suis tellement déprimé par cette image que j’éteins le poste et vais à la cuisine brancher la bouilloire pour me refaire du thé. Pendant que l’eau bout, je regarde la cour de derrière, une parcelle de terrain éternellement à l’ombre, 2,40 mètres carrés à tout casser, que maman a fait paver après la mort de papa pour se simplifier la vie. Je monte la chope et mon sac dans ma chambre. Maman a éteint le radiateur, par économie, et il fait un froid de loup. Je me glisse sous les couvertures tout habillé et regarde le plafond. Mon lit, curieusement, me semble plus petit, comme un lit d’enfant ; de fait la pièce entière semble avoir rapetissé, Dieu sait pourquoi, car je n’ai ni grandi ni grossi, ce qui rend encore plus bizarre cette impression que ce lieu ne m’appartient plus après seulement trois mois d’absence. Tout ce qui reste ici de moi, ce sont les objets de mon enfance : les bandes dessinées, les fossiles sur l’appui de la fenêtre, les manuels censés vous faire réussir les épreuves d’anglais, les modèles réduits d’avions accrochés au plafond, les vieilles chemises d’uniforme pendues dans l’armoire. Déprimé, je pense un moment à Alice puis m’endors.

Cela fait une éternité que je ne lui ai pas vraiment parlé. Depuis quinze jours, date de la fin de nos réunions préparatoires au Challenge, elle semble avoir été avalée par sa petite clique, une bande très fermée de garçons et de filles beaux et tapageurs que je voyais à la cafétéria ou en train de sillonner la ville, entassés à sept ou huit dans la 2 CV d’Alice, un engin jaune canari puant la clope, une cassette de Jimi Hendrix à fond, se passant une bouteille de vin rouge avant d’aller dans l’appartement suprêmement géorgien de l’un d’eux pour consommer des drogues intéressantes et baiser. De fait, la seule fois où j’ai vu Alice d’un peu près, c’était avant-hier soir, au bar des étudiants, où elle était avec sa bande. Je me suis approché et leur ai dit « salut ». Ils m’ont tous répondu « salut » avec des sourires aimables, mais malheureusement il n’y avait pas assez de chaises pour que je m’asseye avec eux. En plus, Alice devait se dévisser le cou pour me parler, un exercice qui a ses limites ; quant à moi, je ne pouvais pas rester planté ainsi très longtemps à la limite d’un groupe sans donner l’impression d’être le serveur chargé de débarrasser leur table. Bien entendu, je n’ai que mépris pour ce genre de privilégiés à l’aise et contents d’eux, pas assez cependant pour ne pas souhaiter avec passion être admis dans leur groupe.

Alice a tout juste eu le temps de me confirmer son invitation à la campagne. Je n’ai besoin de rien apporter à part des livres et un pull. En fait, elle a ri quand je lui ai demandé si je devais prendre une serviette de toilette. « Nous en avons plein », m’a-t-elle assuré, ce qui ne m’étonnait pas. « J’attends ce moment avec impatience, m’a-t-elle dit. — Moi aussi », ai-je répondu – mais moi, j’étais sincère. Je sais qu’à la fac, je n’ai aucune chance qu’elle m’accorde du temps ; il y a trop de distractions, trop de garçons dégingandés aux pommettes intéressantes, avec des apparts à eux et du fric plein les poches. Quand nous nous retrouverons entre nous, elle et moi, qui sait… ? J’aurai peut-être enfin l’occasion de lui prouver la fatalité absolue de notre relation.

Nous sommes le matin de Noël. La première chose que je fais en me levant c’est de manger un bol de Kellogg’s et d’allumer la télé. Il est près de 10 heures et Le Magicien d’Oz vient de commencer. Je mets le film en fond sonore tandis que maman et moi ouvrons nos cadeaux. Papa est là aussi, d’une certaine façon, tel le fantôme de Jacob Marley dans la Chanson de Noël de Dickens, habillé comme sur l’une de ses vieilles photos Polaroid d’une robe de chambre bordeaux, ses cheveux bruns coiffés en arrière, portant des pantoufles neuves et fumant une cigarette d’un paquet que je viens de lui offrir dans un emballage festif.

Cette année, maman m’a offert des maillots de corps et les œuvres complètes de e.e. cummings que je lui avais demandées, et qu’elle a dû commander tout spécialement. En regardant le prix sur la page de garde, j’éprouve un certain remords tellement c’est cher – au moins une journée de salaire. Je l’embrasse sur la joue et lui tends mon cadeau : une petite corbeille d’essences parfumées de chez Body Shop et une édition Everyman d’occasion de La Maison d’âpre-vent.

« Qu’est-ce que c’est ? me demande ma mère.

— Le livre le plus merveilleux de Dickens. Je l’adore. Bleak House ; c’est juste comme ici : sinistre ! »

Ce commentaire donne le ton de la journée : pas gaie-gaie.

Oncle Des se joint à nous pour le déjeuner. Sa femme l’a quitté il y a deux ans pour l’un de ses collègues de bureau. Depuis, maman l’invite à Noël car il n’a pas vraiment de famille. Il n’est pas mon oncle, juste un type qui habite trois maisons plus bas et qui se permet de m’ébouriffer les cheveux et de me parler comme si j’avais douze ans.

« Alors, comment ça va, grosse tête ? me demande-t-il de sa voix d’animateur de goûters d’enfants.

— Très bien, merci, oncle Des.

— Putain, on t’apprend pas à te servir d’un peigne, à l’université ? me dit-il en m’ébouriffant trois ou quatre fois la tignasse. Regarde dans quel état tu es. » Il se permet d’ébouriffer encore. Je trouve cela un peu fort de la part d’un type de quarante-cinq ans qui se fait faire des permanentes peroxydées et s’offre une moustache aussi épaisse qu’un échantillon de moquette, mais je me tais car maman n’aime pas que je « réponde » à oncle Des. Je me tortille timidement en m’estimant déjà heureux de ne pas être victime cette année de son tour de magie favori : me tirer une pièce de 50 pence de derrière l’oreille.

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19

Personnage du Magicien d’Oz (1900), de l’écrivain américain L. Frank Baum, adapté pour le cinéma en 1939 par Victor Fleming.