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— Ben…

— Tu as déjà vu ton père nu, non ?

— Pas depuis sa mort, non.

— Désolée, j’avais encore oublié. Non, mais avant sa mort ?

— Peut-être, mais ce n’est pas sous cet angle que je veux me le rappeler.

— Et ta mère ?

— Bon sang, non ! Mais toi, tu te mets nue devant ton père ?

— Seulement quand nous avons des rapports sexuels. » Alice, exaspérée, claque la langue et lève les yeux au ciel. « Bien sûr qu’il me voit nue ; nous nous montrons nus en famille. Mais je vois que ça te fait flipper. Honnêtement, Brian, pour quelqu’un qui se veut idéologiquement correct, tu es drôlement ringard. » Un instant, je vois en elle la pimbêche chef de classe imbue de sa supériorité. Comment peut-elle me traiter de ringard ! « Ne t’en fais pas, Brian, quand nous avons des invités, je reste habillée, ajoute-t-elle.

— Je m’en voudrais de t’obliger à ce compromis… »

Elle sait que je tente ma chance et me le fait savoir par un sourire ironique.

« Je veux dire, poursuis-je, que je le supporterais.

— Hum… Pas si sûr », dit-elle. Elle se mouille le bout de l’index pour tourner la page de son livre.

Le petit déjeuner consiste en de simples toasts d’un pain maison qui a la couleur, le poids, la texture et le goût d’une terre lourdement enrichie de terreau. Radio 4 gueule aussi dans la cuisine. En fait, pour autant que je sache, il y a un poste dans chaque pièce, impossible à éteindre, comme les écrans de télévision dans 1984, d’Orwell. Nous mâchons en écoutant la radio, nous remâchons sans qu’Alice lève le nez de son livre. Je me sens déjà triste. Peut-être parce que personne ne m’a traité de ringard depuis 1971. Mais ce qui me déprime le plus, c’est qu’Alice ait encore fait mention de mon père. Comment peut-elle « oublier » sans cesse ? Et je me méprise de parler de lui à des étrangers. Je suis sûr qu’il serait tombé des nues en apprenant que le sort et un travail ingrat l’avaient condamné à mourir jeune ; que son fils l’utilise comme matériau de base pour faire quelques bons mots faciles, ou s’abîmer dans des monologues larmoyants et alcoolisés. La chasse au « Vrai Moi » s’annonce mal, et je ne me suis pas encore brossé les dents.

Nous partons ensuite faire une longue promenade dans la neige. On ne peut pas qualifier la campagne d’East Anglia de « spectaculaire ». Je dirais qu’elle est frappante, un peu à la manière d’un paysage après une catastrophe nucléaire. On a beau marcher vite, les paysages ont tendance à se ressembler, ce qui donne à l’ensemble une sorte de cohérence, même si ce n’est pas l’effet attendu. C’est aussi un soulagement de ne plus se trouver à portée d’oreille de Radio 4. Alice prend mon bras et j’en oublie presque que la neige est en train de bousiller mes souliers neufs en daim.

Depuis que je suis à la fac, j’ai remarqué que tout le monde aborde en permanence les cinq mêmes sujets brûlants : 1) mes notes au bac ; 2) ma dépression nerveuse, ou mes troubles du comportement alimentaire ; 3) ma bourse universitaire ; 4) mon soulagement de ne pas avoir été admis à Oxbridge ; 5) mes livres de prédilection.

C’est de cela que nous parlons, Alice et moi. De livres.

« Je mets avant tous les autres le Journal d’Anne Frank, dit-elle. Adolescente, j’aurais voulu être elle, mais pas finir comme elle, à l’évidence. J’aimais simplement l’idée de vivre frugalement dans un grenier, lire des livres, tenir un journal, tomber amoureuse du garçon juif sensible et malheureux vivant dans la soupente voisine. Ça te semble pervers ?

— Un peu.

— Pour moi, c’est juste une phase que nous vivons, nous, filles, du genre automutilation au rasoir et vomissements volontaires, sans compter le lesbianisme.

— Tu as essayé le lesbianisme ? demandé-je, l’air de rien mais d’une voix de fausset.

— En pension, c’est presque fatal. Matières obligatoires : saphisme, français et netball.

— Tu faisais quoi au juste ?

— Oh, mais ça l’intéresse ! (À l’évidence, puisque je pose la question.) Pas grand-chose en fait. J’ai juste mis l’orteil dans la chose…

— C’est peut-être justement pas ça qu’il fallait mettre. (Elle me fait un sourire las.) Excuse-moi, poursuis-je. Alors, c’était comment ?

— Pas mon truc. J’aime trop faire l’amour avec des hommes. L’absence de pénétration me manquait… (Nous reprenons notre promenade.) Et toi ?

— Oh, l’absence de pénétration me manque aussi.

— J’essaie de parler sérieusement, Brian, dit-elle en me donnant une tape sur le bras avec sa moufle. Tu as essayé ?

— Essayé la femme ?

— Non : l’homme.

— Non !

— Sans blague ?

— Jamais. Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Je me disais que tu avais sans doute tenté l’expérience.

— Tu me trouves efféminé ? (De nouveau la voix de fausset.)

— Non, pas efféminé. Et d’ailleurs, être efféminé n’est pas forcément un signe d’homosexualité.

— Non ? Hum… non.

— Ça peut même être positif

— Hum… oui. Sauf que, en me disant ça, tu me sembles aussi peu convaincante qu’un de mes copains de lycée. Tu es comme la reine de comédie dans Hamlet : tu protestes trop. »

Change de sujet. Je ramènerais bien la conversation sur le lesbianisme, quand je me souviens qu’elle a également parlé d’automutilation. C’est plutôt cela que je devrais relever.

« Tu t’es… Tu t’es fait du mal à toi-même ?

— Quel mal ?

— Tu dis que tu t’es tailladé la peau.

— Oh, ça ? Ponctuellement. Un appel à l’aide, comme on dit. Plus exactement, une façon d’attirer l’attention. J’étais un peu déprimée en pension. Je me sentais seule.

— J’ai du mal à te croire.

— Pourquoi ?

— Parce que tu as tout. Tu n’as pas la moindre raison d’être déprimée.

— Écoute, Brian, je ne suis pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Cesse de me croire parfaite. Ce n’est pas du tout le cas. »

Pourtant, cet après-midi-là, elle est presque parfaite. En rentrant, après notre balade, nous nous livrons, sur la pelouse d’un blanc immaculé devant la maison, à une bataille de boules de neige qui ne ressemble en rien à ce que j’ai déjà vécu – pas de merdes de chien ni de morceaux de verre cachés à l’intérieur. C’est d’ailleurs moins une bataille qu’une bousculade légèrement érotique comme on en voit dans les films en noir et blanc filmés avec une caméra seize millimètres où les personnages font les imbéciles en se regardant faire les imbéciles. On va ensuite s’asseoir sur le canapé devant la cheminée pour se sécher, et elle me fait écouter des passages de ses disques préférés : Rickie Lee Jones, Led Zeppelin, Donovan, et Bob Dylan. Je la regarde sauter autour de la pièce sur Crosstown Traffic, de Jimi Hendrix ; quand elle est hors d’haleine et fatiguée de changer tout le temps de disque, elle met sur la platine un vieux Ella Fitzgerald tout éraillé et nous nous asseyons chacun à un bout du canapé pour lire, en nous jetant parfois un regard furtif, comme Michael York et Liza Minnelli dans Cabaret, ne nous parlant que lorsque nous en avons envie. Miraculeusement, de tout l’après-midi, j’arrive à ne pas dire une seule chose niaise, prétentieuse, cuistre, pas drôle ou pleine d’apitoiement sur mon propre sort, je ne casse ni ne renverse rien, je ne débine personne, je ne geins pas, ne me passe pas sans arrêt la main dans les cheveux ni ne me tripote les boutons quand je parle. Je fais de mon mieux, à vrai dire, et si la personne que je suis en ce moment n’est pas de nature à inspirer de l’amour, elle peut inspirer au moins de la sympathie. Vers 16 heures, Alice roule sur elle-même et s’endort, la tête sur mon ventre. Pour le moment tout au moins, elle est parfaite, absolument parfaite. Joni Mitchell chante « Blue », face 2, morceau 5, « The last time I saw Richard was Detroit in ’68 / and he told me all romantics meet the same fate someday / cynical and drunk and boring someone in some dark cafe[23] » et quand le disque finit et que seuls les craquements du feu de bois troublent le silence de la pièce, je reste assis totalement immobile, à la regarder dormir. Ses lèvres sont entrouvertes et je sens son souffle chaud sur ma cuisse. Je fixe la petite cicatrice en relief sur sa lèvre du bas, blanc sur rouge, et j’éprouve le désir ardent de passer mon doigt dessus, mais je ne veux pas la réveiller, alors je regarde, regarde, regarde. À la fin, je dois la réveiller car j’ai peur que le poids et la chaleur de sa tête sur mon bas-ventre ne provoquent une stimulation excessive, si vous voyez ce que je veux dire. Ne nous cachons pas la vérité, personne n’aime se réveiller ainsi – pas avec ça dans l’oreille.

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23

« La dernière fois que j’ai vu Richard, c’était à Detroit, en 68 / Il m’a dit que tous les romantiques finissent pareil / Ils deviennent des cyniques, des emmerdeurs alcooliques / Qui s’accrochent à vous dans quelque bar sombre. »