— Parfaitement.
— Bon : on y va. »
Elle place le joint entre ses lèvres, l’allume, inhale à fond, puis elle sourit et hausse les sourcils comme pour me demander : « Prêt ? » J’acquiesce en silence. Elle approche ses lèvres des miennes, jusqu’à les toucher – ce n’est même plus une question de millimètres, je dirais –, et elle souffle, et je retiens ma respiration, ce qui n’est que trop naturel en la circonstance. Je voudrais que ce moment ne finisse jamais.
« Froggy went a courtin’, he did ride
A sword and a pistol by his side
A Froggy went a courtin’, he did ride, uh-huh… »
Mes poumons sont à deux doigts d’exploser. Je souffle la fumée. Alice s’affale sur le lit et me demande :
« Alors, tu ressens quelque chose ?
— Rien de significatif.
— On recommence ? »
Oh, oui, Alice. J’en ai envie à un point…
« D’accord, dis-je.
— Tu es sûr ? C’est costaud.
— Écoute, Alice, fais-moi confiance. Je maîtrise la situation. »
Quand je reprends conscience, elle est partie. Je suis couché sous les draps et M. Grenouille est toujours en train de faire sa cour, armé par prudence d’un sabre et d’un pistolet, car la cassette est sur Autoreverse. Je n’ai pas la moindre idée du temps qu’a duré mon coma. J’arrête le bouton du magnéto et regarde l’heure sur mon réveil de voyage : 1 h 30 du matin. J’ai soudain terriblement soif mais, Dieu merci, il y a encore la bouteille de vin rouge frais par terre. Je m’assieds et la vide. Je me demande si Alice m’a ôté mon pantalon avant de me mettre au lit. Je constate que non, mais je suis trop défoncé pour savoir si je dois m’en réjouir ou le regretter.
Pas le temps de m’appesantir sur ce sujet car j’ai une faim de loup. Je dévorerais même des courgettes. Je me rappelle soudain que je suis l’heureux possesseur de ces restes nobles appelés « viande froide ». Bénie soit maman. J’extrais le paquet du fond de mon sac, arrache un ruban de gras au bacon bouilli et fourre le reste dans ma bouche. C’est bon, mais il manque quelque chose. Du pain. Besoin d’un sandwich. Du pain, vite.
Marcher est moins facile que dans mon souvenir, et la descente de l’escalier me semble a priori presque impossible. Je ne veux pas allumer, et l’obscurité est totale. J’enfile le couloir en danseuse, en m’agrippant aux deux murs, puis descends les marches du même pas gracieux avec la cuisine pour objectif. Le tout me semble prendre plusieurs jours, mais j’arrive enfin à la cuisine, où j’entreprends de me couper deux tranches de pain complet maison – tâche physiquement ardue en l’absence de burin. Le sandwich qui en résulte a la taille, le poids et la texture d’une brique, mais ça m’est égal car il est garni des précieux restes carnés. Je m’assieds à la table et me verse un verre de lait, pensant qu’il fera passer le pain, mais il a tourné. Je m’apprête à aller cracher la gorgée aigre dans l’évier quand la lumière du palier s’allume ; j’entends le parquet craquer en haut de l’escalier.
C’est sans doute Alice, me dis-je. On va pouvoir reprendre les choses où on les a laissées. Mais ce n’est pas Alice. C’est Mme Harbinson. Rose. Une Rose nue comme un ver. J’avale ma gorgée surie.
Je devrais parler tout de suite, lancer un désinvolte « Salut, Rose », mais la dope et l’alcool m’ont ralenti et je me sens cotonneux ; de plus, je ne tiens pas à ce qu’une femme en tenue d’Ève se mette à hurler à 2 heures du matin en découvrant ma présence. Je reste donc assis là en silence, complètement immobile, en espérant qu’elle n’allumera pas. Elle ouvre le réfrigérateur et se penche, une position qui, avec la lumière blanche de l’appareil, donne tout leur sens aux mots « à poil » ; un examen plus attentif me révèle qu’elle porte d’épaisses chaussettes grises qui donnent à sa nudité quelque chose de sain, de rustique, dans le genre muesli, comme un dessin au trait en noir et blanc de Chris Foss, dans l’édition originale des Joies du sexe, d’Alex Comfort[26]. Dans mon cerveau embrumé par la drogue, je me demande s’il existe un mot tel que « pubicité ». Que cherche-t-elle, et pourquoi est-ce si long ? J’imagine, selon l’expression consacrée, qu’elle est « encore bien pour son âge », mais comme je n’ai jamais vu un nu intégral féminin, pas dans la vraie vie en tout cas – seulement des bouts par-ci, par-là, appartenant à des sujets âgés de dix-huit ans tout au plus –, je ne fais pas autorité sur le sujet. Je suppose toutefois que la situation n’est pas dépourvue d’un érotisme éculé, tempéré par le paquet de dinde à la température du corps posé dans mon giron. Craignant soudain qu’elle ne sente l’odeur de la viande, j’essaie de refermer silencieusement le papier d’alu ; le craquement, monstrueux, se répercute tel un orage.
« Oh, mon Dieu, Brian !
— Hello, madame Harbinson, dis-je, avec une jovialité forcée. » Je m’attends à ce qu’elle couvre des deux bras sa nudité, mais elle ne semble pas tellement gênée. Elle se contente de nouer avec désinvolture autour de la taille un torchon sérigraphié de l’Institut de sauvegarde des monuments historiques. Le mot « Sissinghurst » court sur sa cuisse.
« J’espère que je ne vous ai pas choqué, me dit-elle.
— Euh… non, enfin pas vraiment…
— Je suis sûre que vous avez déjà vu des centaines de femmes nues.
— Leur nombre vous surprendrait madame Harbinson.
— Ne m’appelez pas madame. Ça me fait me sentir vieille. Appelez-moi Rose. »
Un silence. Je cherche une repartie qui nous sauverait la mise à tous deux. En un éclair, je la trouve : elle est parfaite.
« Essaieriez-vous de me séduire, madame Harbinson ? » dis-je en prenant l’accent américain.
Bon sang, je suis fou.
« Pardon ? »
Ne le répète pas, bon sang, me dis-je. Je répète :
« Essayeriez-vous de me séduire ? »
Vite, explique, explique, explique. J’explique :
« Vous savez… comme Mrs Robinson ?
— Qui est Mrs Robinson ?
— Je viens de vous citer une phrase du film Le Lauréat.
— Eh bien, Brian, je peux vous assurer que moi, Mme Harbinson, je n’ai nulle intention de vous séduire.
— Je sais, je sais. Et d’ailleurs, je n’ai nulle envie de succomber.
— Alors, ça tombe bien.
— Ce qui ne veut pas dire que je ne vous trouve pas séduisante…
— Pardon ?
— Putain, mais qu’est-ce qui se passe ici ? » demande une voix.
Une seconde silhouette descend l’escalier, d’abord des jambes musclées, puis un torse en barrique – le tout nu, naturellement. M. Harbinson tient entre ses jambes une chose qui ressemble à un parapluie roulé, mais qui, après un examen plus attentif, se révèle être un pénis. Maintenant, je ne sais vraiment plus où poser les yeux. Éviter de regarder les parties génitales de Rose me conduit directement à contempler celles de son mari ; il me devient soudain tout à fait impossible, dans cette cuisine, de trouver un endroit dénué d’attributs sexuels. Je finis par fixer le plafond, au-dessus de la cuisinière Aga, en me concentrant à mort.
« Il ne se passe rien, Michael, répond Rose. Je suis descendue boire quelque chose et Brian était là, sans plus. (Je trouve qu’elle la joue coupable. Essaie-t-elle de me faire tuer ?)