Vinicius prit dans un coffre appelé arca, posé sur un socle de marbre, une bourse qu’il jeta à Chilon.
– Ce sont des scrupula, – dit-il. – Quand Lygie sera chez moi tu en recevras une autre pareille, mais pleine d’aureus [8].
– Ô Jupiter! – s’écria Chilon.
Mais Vinicius fronça les sourcils:
– On va te donner à manger ici; ensuite tu pourras te reposer. D’ici ce soir, tu ne sortiras pas, et, la nuit venue, tu m’accompagneras à l’Ostrianum.
La terreur et l’hésitation se peignirent un instant sur le visage du Grec; mais il finit par se rassurer et dit:
– Qui donc peut te résister, seigneur? Tiens ces paroles pour un bon augure, ainsi que les a acceptées notre illustre héros dans le temple d’Ammon. Pour moi, ces scrupules, – et il fit sonner la bourse, – font contrepoids à tous les miens, sans parler de ta société qui est pour moi un honneur et une joie.
Vinicius, impatienté, l’interrompit pour le questionner sur les détails de sa conversation avec Ursus. Il put en déduire que, dès cette nuit, on découvrirait le refuge de la jeune fille, ou qu’on l’enlèverait elle-même en chemin, à son retour de l’Ostrianum. À cette seule pensée, Vinicius fut pris d’une joie folle. Presque certain à présent de reconquérir Lygie, sa colère et son dépit contre elle s’étaient évanouis. Pour cette joie, il était prêt à lui pardonner tous ses torts. Il ne voyait plus en elle que l’être cher et désiré; il lui semblait l’attendre comme si elle allait revenir d’un grand voyage. Il avait envie d’appeler ses esclaves et de leur donner l’ordre d’enguirlander la maison de verdure. En ce moment, il n’en voulait même plus à Ursus et il était prêt à pardonner tout à tous. Chilon, qui, en dépit de ses services, lui avait toujours inspiré de la répugnance, lui sembla pour la première fois un personnage amusant et peu banal. Enfin, la maison lui parut plus gaie; ses yeux et son visage se rassérénèrent. De nouveau il sentit rayonner en lui la jeunesse et la joie de vivre. Ses souffrances de naguère ne lui avaient pas permis de sentir assez combien il aimait Lygie. Il le comprenait seulement à présent que renaissait en lui l’espoir de la ravoir. Sa passion pour elle s’éveillait comme s’éveille au printemps la terre réchauffée par le soleil, mais elle était à présent moins aveugle, moins sauvage, plus joyeuse et plus tendre. Il se sentait plein d’énergie et était certain que, du moment où de ses propres yeux il reverrait Lygie, tous les chrétiens de l’univers entier, et César lui-même, ne pourraient plus la lui enlever.
Encouragé par cette bonne humeur, Chilon lui-même reprit la parole et se mit à donner des conseils: à son avis, la partie n’était pas encore gagnée. Il fallait agir avec prudence sous peine de tout compromettre. Il suppliait Vinicius de ne pas enlever Lygie à l’Ostrianum même. Ils s’y rendraient en manteau, le capuchon rabattu sur la tête et se borneraient à observer, de quelque coin obscur, tous les assistants. Lorsque enfin ils découvriraient Lygie, le mieux serait de la suivre à distance, de remarquer la maison où elle entrerait et, le lendemain à l’aube, de cerner sa demeure et de la prendre de jour. En sa qualité d’otage et comme, à vrai dire, elle appartenait à César, tout cela pourrait être fait sans crainte de violer les lois. Et, au cas où ils ne la trouveraient pas à l’Ostrianum, ils suivraient Ursus et le résultat serait le même. On ne pouvait se rendre au cimetière en trop grand nombre, sous peine d’attirer l’attention des chrétiens, qui éteindraient toutes les lumières, comme ils l’avaient fait lors du premier enlèvement, se disperseraient et se cacheraient dans les refuges connus d’eux seuls. Mais il ne serait pas mauvais de s’armer, ou, mieux encore, de se faire accompagner de deux hommes vigoureux et fidèles, qui leur prêteraient main forte en cas de besoin.
Vinicius reconnaissait la justesse de ces observations; se rappelant aussi les conseils de Pétrone, il donna l’ordre à ses esclaves d’aller lui chercher Croton. Chilon, qui connaissait tout le monde à Rome, fut pleinement rassuré quand il entendit le nom du fameux athlète dont maintes fois il avait apprécié la force au cirque. L’aide de Croton lui faciliterait singulièrement la conquête de la bourse garnie d’aureus.
Il se trouvait donc dans ces heureuses dispositions quand l’intendant de l’atrium vint l’appeler pour qu’il se mît à table; et, sans perdre un coup de dent, il raconta aux esclaves comment il procurait à leur maître un onguent merveilleux: il suffisait d’en enduire les sabots des plus mauvais chevaux pour que ceux-ci devançassent de beaucoup tous les autres. Cette recette lui venait d’un chrétien, car les chrétiens âgés sont plus experts en sortilèges et en miracles que les Thessaliens eux-mêmes, bien que la Thessalie soit célèbre pour ses sorcières. Les chrétiens ont en lui une confiance aveugle; et d’où lui vient cette confiance? Celui-là le devinera aisément, qui connaît la signification du poisson. Et, tout en parlant, il scrutait avec attention les physionomies des esclaves, avec l’espoir de trouver parmi eux un chrétien à dénoncer à Vinicius. Trompé dans cet espoir il se mit à manger et à boire très copieusement, en prodiguant ses louanges au cuisinier et l’assurant qu’il tâcherait de le racheter à Vinicius. Toutefois, une unique pensée troublaient sa gaieté: cette nuit, il lui faudrait aller à l’Ostrianum; mais il se rassurait en songeant qu’il s’y rendrait déguisé, dans l’obscurité, et en compagnie de deux hommes dont l’un était par sa force le dieu de Rome entière, et l’autre un patricien occupant de hautes fonctions militaires.
«Si même on découvre Vinicius, -raisonnait-il, – on n’osera porter la main sur lui; en ce qui me concerne, bien malins seront ceux qui verront seulement le bout de mon nez.»
Puis il se remémora sa conversation avec l’ouvrier, et ces souvenirs le rassurèrent davantage encore. Il ne doutait plus que cet ouvrier fût Ursus. D’après les dires de Vinicius et des esclaves qui avaient escorté Lygie à sa sortie du palais de César, il connaissait la force herculéenne de cet homme. Il n’était donc pas surprenant qu’Euricius le lui eût désigné quand il lui avait demandé des hommes d’une grande vigueur. D’ailleurs, quand il avait fait allusion à Vinicius et à Lygie, le trouble et la colère de l’ouvrier ne lui avaient laissé aucun doute et prouvé combien cela le touchait de près. L’ouvrier avait dit également qu’il se repentait d’avoir tué: or, Ursus avait tué Atacin. Enfin, le signalement correspondait exactement avec ce que lui en avait dit Vinicius. Un doute unique pouvait naître de la différence des noms. Mais Chilon savait déjà qu’au baptême les chrétiens reçoivent un nouveau nom.
«Si Ursus tue Glaucos, – se disait Chilon, – c’est tant mieux; et s’il ne le tue pas, ce sera également bon signe, car cela prouvera que les chrétiens ne se décident pas facilement au meurtre. J’ai fait passer ce Glaucos pour le propre fils de Judas et comme prêt à livrer tous les chrétiens. J’ai été si éloquent qu’une pierre même en eût été touchée et eût promis de choir sur la tête de Glaucos; et cependant, c’est à peine si j’ai pu décider cet ours lygien à lui mettre la patte dessus… Il hésitait, parlait de sa grande tristesse et de son grand repentir… Évidemment, ce n’est pas dans leurs habitudes. On doit pardonner les offenses qu’on a subies et il n’est pas tout à fait permis non plus de venger les offenses faites aux autres: ergo, tu ne risques pas beaucoup, Chilon. Glaucos ne se vengera pas… Si Ursus ne le tue point, pour un crime aussi considérable que de trahir tous les chrétiens, il te tuera encore moins pour un crime aussi minime que d’en avoir trahi un seul. D’ailleurs, aussitôt que j’aurai indiqué à ce sauvage tourtereau passionné le nid de la colombe, je m’en laverai les mains et retournerai à Naples. Il est question aussi chez les chrétiens de certain lavage des mains: c’est sans doute pour eux un moyen de terminer une affaire. De braves gens, ces chrétiens, et on en dit tant de mal! Ô dieux! voilà donc la justice sur la terre! Vraiment, elle me plaît, cette religion, une religion qui ne permet pas de tuer. Mais, si elle défend le meurtre, il est probable, en revanche, qu’elle n’autorise pas davantage le vol, la tromperie, le faux témoignage. Aussi, on ne saurait dire qu’elle est facile à suivre. À coup sûr elle enseigne, non seulement de mourir honnêtement, ainsi que le conseillent les stoïciens, mais aussi de vivre honnêtement. Si jamais j’amasse assez d’argent pour m’acheter une maison comme celle-ci, avec autant d’esclaves, peut-être me ferai-je chrétien pour aussi longtemps qu’il me conviendra. Le riche peut tout se permettre, même la vertu… Oui! c’est une religion pour les riches, et je ne parviens pas à comprendre pourquoi tant de ses fidèles sont pauvres. Quels avantages y trouvent-ils? Et pourquoi tolèrent-ils que la vertu leur lie les mains? Il faudra que j’y réfléchisse un jour. Pour l’instant, sois loué, Hermès, de m’avoir aidé à retrouver ce blaireau! Si tu l’as fait en vue des deux blanches génisses jumelles aux cornes dorées, je ne te reconnais plus. Sois honteux, vainqueur d’Argus! toi, le dieu si sagace, tu n’as donc pas prévu que je te roulerais! En revanche, je t’apporte en sacrifice ma reconnaissance, et si tu lui préfères deux bêtes, tu en es toi-même une troisième; dans ce cas, tu devrais être plutôt un berger qu’un dieu. Au surplus, fais attention que, philosophe, je ne vienne à démontrer aux hommes que tu n’existes pas du tout et que personne alors ne t’apporte plus aucun sacrifice. Avec les philosophes, vois-tu, il vaut mieux faire bon ménage.»