Le Lygien alla chercher un bloc destiné à la construction du sanctuaire et l’apporta à l’Apôtre, pour qu’il pût mieux voir le défilé. Tout d’abord, la foule murmura contre Ursus, qui écartait ses vagues, comme un navire; mais quand il eut, à lui seul, soulevé ce bloc que quatre des plus forts parmi les assistants n’eussent pu remuer, les murmures cessèrent pour faire place à l’approbation, et les cris de Macte [11]! retentirent de tous côtés.
Au même instant parut César, sur un char traîné par six étalons blancs d’Idumée, ferrés d’or. Le char avait la forme d’une tente aux portières relevées, afin que la foule pût contempler César. Le véhicule eût pu contenir plusieurs personnes, mais Néron voulait que l’attention se concentrât sur lui seul tandis qu’il traversait la ville, et il n’avait avec lui que deux nains étendus à ses pieds. Il était vêtu d’une tunique blanche et d’une toge améthyste qui bleutait son visage. Sur sa tête était posée une couronne de laurier. Depuis son voyage à Naples, il avait sensiblement engraissé. Un double menton élargissait sa face, si bien que ses lèvres, déjà trop près du nez, semblaient à présent s’ouvrir sous les narines. Son cou énorme était, comme à l’ordinaire, garanti par un foulard qu’il rajustait à tout instant de sa main blanche et charnue, dont les phalanges étaient couvertes de poils roux semblables à des taches de sang; il ne se faisait pas épiler les mains dans la crainte que ses doigts, – on le lui avait dit, – fussent pris d’un tremblement qui l’eût empêché de jouer du luth. Son visage exprimait une incommensurable vanité, doublée de fatigue et d’ennui: visage, en somme, à la fois terrible et grotesque. Il tournait la tête de droite et de gauche, les yeux mi-clos, et prêtait une oreille attentive aux acclamations.
Un tonnerre d’applaudissements et de cris l’accueillit: «Salut, divin César Imperator! Salut, victorieux! Salut, incomparable! Fils d’Apollon! Apollon, salut!»
Et lui, souriait. Néanmoins, par instants, son visage se rembrunissait: la plèbe romaine était railleuse et, quand elle se sentait en nombre, elle se permettait d’amères plaisanteries envers ses plus grands triomphateurs, bien qu’au fond elle les aimât et les estimât. Chacun savait, en effet, que jadis, lors de l’entrée de Jules César à Rome, des plaisants avaient crié: «Citoyens, cachez vos femmes, voici le chauve débauché!» Mais l’amour-propre exagéré de Néron ne pouvait supporter ni blâmes, ni quolibets. Et voici que, parmi les exclamations louangeuses, d’autres s’élevaient du sein de la foule: «Barbe d’Airain!… Barbe d’Airain!… Où vas-tu avec ta barbe flamboyante? Crains-tu donc qu’elle n’incendie Rome?»
Ceux qui criaient si fort ne se doutaient guère que leur plaisanterie fût une prophétie si terrible. Néanmoins, César ne s’irritait pas trop de ces apostrophes, car depuis longtemps il ne portait plus sa barbe, l’ayant offerte dans un coffret d’or à Jupiter Capitolin. Mais d’autres, embusqués derrière des tas de pierres et derrière les assises du temple, hurlaient: «Matricide! Oreste! Alcméon!» D’autres reprenaient: «Où est Octavie? Dépose ton manteau de pourpre!» Et comme Poppée venait immédiatement derrière, on lui lançait l’insulte: «Flava coma!» qui flétrissait les prostituées. L’oreille affinée de Néron percevait ces injures et il fichait à son œil son émeraude polie, pour essayer de reconnaître ceux qui poussaient ces cris et se souvenir d’eux. C’est alors qu’il aperçut l’Apôtre debout sur le bloc de pierre.
Un instant, les regards de ces deux hommes se croisèrent. Et parmi la suite brillante, parmi la foule innombrable, il ne vint à l’esprit de personne qu’à cette minute se trouvaient face à face les deux maîtres de l’univers, l’un qui bientôt allait s’effacer comme un rêve sanglant, l’autre, ce vieillard vêtu de laine rude, qui prendrait à jamais possession et de cette ville et du monde entier.
César avait passé. Immédiatement à sa suite parurent huit Africains, portant une litière magnifique où était assise cette Poppée honnie du peuple, vêtue comme César d’une tunique améthyste, le visage recouvert d’une épaisse couche de fard. Immobile, passive et indifférente, on eût dit une divinité à la fois belle et méchante, portée dans quelque procession religieuse. Derrière elle suivait une longue file de serviteurs des deux sexes et de chars remplis de ses ustensiles et de ses parures.
Depuis longtemps le soleil avait quitté le zénith lorsque commença le défilé des augustans, brillant cortège aux couleurs chatoyantes, se déroulant à l’infini comme un serpent. Le nonchalant Pétrone, accueilli avec sympathie par la foule, se faisait porter en litière avec son esclave favorite, semblable à une déesse. Tigellin s’avançait dans sa carucca attelée de petits chevaux empanachés de plumes blanches et rouges; on le voyait à tout instant se lever, tendre le cou, pour voir si César ne lui ferait pas signe de monter auprès de lui. La foule saluait d’applaudissements Licinius Pison, de rires Vitellius, de sifflets Vatinius. Elle restait indifférente au passage des consuls Licinius et Lecanius; mais Tullius Sénécion, aimé on ne sait pourquoi, fut, de même que Vestinus, accueilli par des acclamations.
La suite était innombrable; on eût dit que tout ce qu’il y avait dans Rome de riche, de distingué, d’éminent, se transportait à Antium. Néron ne voyageait jamais qu’escorté de milliers de chars et le nombre de ses compagnons dépassait l’effectif d’une légion [12]. On se montrait Domitius Afer et le décrépit Lucius Saturninus; Vespasien, qui n’était pas encore parti pour son expédition de Judée et qui devait en revenir pour ceindre la couronne impériale; ses fils, et le jeune Nerva, et Lucain, et Annius Gallon, et Quintianus, et nombre de femmes célèbres par leur richesse, leur beauté, leur luxe et leurs mœurs dissolues.
Les regards de la foule passaient des visages familiers aux attelages, aux chars, aux vêtements chamarrés des gens de la suite, recrutés dans tous les pays du monde. Dans ce flot de faste et de grandeur, on ne savait qu’admirer d’abord: l’éclat de l’or, de la pourpre, de l’améthyste, le jeu des pierreries, le chatoiement de la nacre et de l’ivoire, non seulement aveuglaient les yeux, mais éblouissaient même la pensée. Il semblait que la lumière du soleil elle-même se fondît dans cette gamme des couleurs.
Dans la foule, il ne manquait pas de misérables au ventre creux, aux yeux d’affamés; et pourtant ce spectacle attisait non seulement leur convoitise, mais leur donnait aussi l’orgueilleux sentiment de la force et de l’invulnérabilité romaines, devant lesquelles s’inclinait l’univers. Et, de fait, personne au monde n’eût osé croire que cette force ne survivrait pas à tous les siècles et à tous les peuples, et que quelque chose sur la terre pût s’y opposer.
Vinicius venait à la fin du cortège. En apercevant l’Apôtre et Lygie, qu’il n’espérait pas rencontrer, il sauta de son char et, le visage rayonnant, il se mit à parler à mots précipités, comme quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre.
– Tu es venue? Je ne sais comment te remercier, ô Lygie!… Dieu ne pouvait m’envoyer meilleur présage. Avant de te quitter, je te salue encore une fois, mais nous ne serons pas séparés pour longtemps. Je vais poster sur ma route des relais de chevaux parthes et je passerai auprès de toi chaque jour de liberté, jusqu’à ce qu’il me soit permis de revenir. Porte-toi bien!