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Gérard de Villiers

Safari à La Paz

Chapitre premier

Don Federico Sturm leva la tête sans lâcher l’encolure de sa vigogne. Une vieille Impala blanchâtre venait de quitter la piste rectiligne longeant le bord marécageux du lac Titicaca pour s’engager dans l’allée bordée d’arbres menant à son estancia. L’Allemand fronça ses sourcils noirs et fournis : il n’attendait aucune visite et n’aimait ni les importuns, ni les curieux. Depuis plus de vingt ans qu’il était installé en Bolivie, il n’avait certes pas eu à se plaindre de l’hospitalité de la douzaine de gouvernements qui s’étaient succédé à la tête du pays, mais, dans son cas, on n’était jamais tout à fait à l’abri d’une surprise désagréable…

L’Allemand se força à caresser le poil délicieusement doux de la vigogne sans prendre garde à la voiture, enfonçant avec volupté l’extrémité de ses doigts dans l’épaisse toison. L’animal frémit de contentement et tourna la tête vers son maître. Don Federico lui parla doucement à l’oreille en allemand et lui flatta le ventre, là où les poils ressemblaient à de la soie.

Il y avait longtemps qu’il avait reporté sur cette vigogne tout ce qui lui restait de sentiments humains. Des chasseurs « aimaras »[1] la lui avaient apportée deux ans plus tôt, blessée, et il l’avait achetée pour cent pesos. En la soignant, il s’y était attaché. L’hiver, la vigogne couchait dans sa chambre et le réveillait à grands coups de langue.

Don Federico l’avait surnommée « Cantouta », du nom des fleurs très rouges qui poussent à quatre mille mètres sur l’Altiplano et portent bonheur.

On ne trouvait presque plus de vigognes en Bolivie car les touristes se ruaient sur les couvertures fabriquées avec leur délicat pelage. L’année précédente, Don Federico avait demandé au Président de la Bolivie de faire passer une loi protégeant les vigognes. Le Bolivien avait acquiescé avec enthousiasme. Hélas, son hélicoptère s’était malencontreusement écrasé quelques jours plus tard. Saboté avec tant de laisser-aller qu’il avait fallu ouvrir une enquête…

« Cantouta », durant l’été, de septembre à mai, vivait dans un petit enclos, tout près du bâtiment principal du domaine. Chaque matin, l’Allemand passait près d’une demi-heure avec elle à caresser son cou interminable et à lui parler. L’animal le contemplait de ses yeux marron et doux et frottait son mufle contre le dos de sa main. Ensuite, Don Federico partait s’occuper de ses centaines de milliers de poulets… Il s’était reconverti avec bonheur dans l’aviculture, et y gagnait des millions de pesos. Son nom était honorablement connu jusqu’à Lima. Pourtant il quittait peu son domaine. Une fois par semaine, il allait à La Paz, déjeunait au restaurant des Escudos ou au club allemand de la Calle Bravo d’un bon plat de saucisses bavaroises et ensuite prenait son café au bar de l’aéroport d’El Alto, sur le plateau dominant La Paz. Le temps de voir partir pour l’Europe le Boeing hebdomadaire de la Lufthansa. Puis avec un peu de vague à l’âme il reprenait sa Mercedes 280 – sa seule folie – la longue piste coupée de cassis serpentant dans l’Altiplano jusqu’au lac Titicaca. Sa propriété se trouvait à moins de deux kilomètres du lac avant le village de Huarina, à droite de la route, adossée a un contrefort des Andes. À part l’altitude de quatre mille deux cents mètres, elle n’avait que des agréments.

Don Federico Sturm avait fait planter des arbres tout autour de l’estancia, pour s’isoler de la piste. Mais de la fenêtre de sa chambre on voyait jusqu’au Pérou.

Le grincement des pneus sur le gravier de la cour le força à lever la tête. L’Impala venait de s’arrêter dans la cour de l’estancia. Il reconnut la voiture de Friedrich, un vieux juif allemand, le seul étranger à conduire un taxi à La Paz. Sur la banquette arrière se trouvait un inconnu barbu et à lunettes. Don Federico tapota la tête de sa vigogne, contrarié. Il allait être obligé d’écourter son « flirt ». Les mauvaises langues de La Paz disaient qu’il demandait à sa vigogne les mêmes services que les Incas réclamaient de leurs lamas… Soigneusement, il referma l’enclos. Sa hantise était que « Cantouta » s’échappe et soit tuée par un Aimara. À La Paz, une peau valait deux cents pesos. Une fortune pour les pauvres diables de pêcheurs du lac Titicaca avec leurs barques de paille.

Don Federico s’avança vers son visiteur inconnu de son étrange démarche chaloupée. Même lorsqu’il portait l’uniforme noir de la Division SS Sepp Dietrich, l’obersturmbahnführer Frédéric Sturm n’avait pu se débarrasser de son balancement d’ours. On l’avait surnommé le Grizzli.

Autant à cause de sa taille que de sa force physique. Un quart de siècle plus tard, Don Federico n’avait pas perdu un pouce de ses 1 m 90. Souvent il nageait dans les eaux glacées du lac Titicaca. La vie au grand air avait tellement tanné et bronzé sa peau qu’on aurait pu le prendre pour un Aimara. Ses yeux bleu gris étaient toujours aussi clairs et durs et ses cheveux noirs, peignés en arrière, s’éclaircissaient à peine. Avec le temps, la cicatrice qui serpentait sur la paroi gauche de son nez avait au contraire pris du relief. Comme pour lui rappeler ses années de guerre. Mais tout cela était loin. Bien sûr, les Russes l’avaient condamné à mort, les Yougoslaves et les Hongrois et les Italiens aussi, mais quelle importance ? Ils ne viendraient pas le chercher au fond de la Bolivie. Il leur avait joué un bon tour en s’échappant d’Europe avec le passeport juif d’un Yougoslave offert par un cousin qui travaillait au bureau IV de la Sichereit Dienst. Jusqu’en 1951 il avait été Wenceslav Tuori, puis, le danger éloigné, avait repris sa véritable identité pour demander la nationalité bolivienne. Il n’avait jamais eu l’intention de revenir en Europe. Originaire de Leipzig, Frédéric Sturm avait toute sa famille en Allemagne de l’Est. Autant dire dans un autre monde pour un ancien colonel SS.

La porte du taxi s’ouvrit sur un homme aussi grand que lui. Mais son apparence négligée contrastait avec la chemise et le pantalon impeccablement repassés de l’Allemand. Le visiteur portait de courtes bottes texanes sur un blue-jean élimé, un blouson de cuir au col de fourrure. Ses cheveux tombaient sur ses épaules et les poils de sa longue moustache retombaient de chaque côté de sa bouche. Seules ses lunettes à monture d’acier lui donnaient un air vaguement intellectuel. Il s’avança vers Don Federico sans tendre la main. L’Allemand fronça les sourcils : il vomissait les hippies. Cela lui rappelait trop les tziganes qu’il raflait pour les envoyer à Auschwitz. Que venait faire celui-là chez lui ? Le voyage en taxi depuis La Paz coûtait bien vingt-cinq dollars, ce n’était donc pas un tapeur.

— Buenos dias, dit-il néanmoins d’une voix polie. Que querés, Señor ?

Il parlait parfaitement l’espagnol et même l’aimara, la langue des chulos[2] de l’Altiplano.

L’inconnu le fixa sans aucune sympathie, les bras ballants.

— Vous êtes Frédéric Sturm ?

Son espagnol était guttural.

Il n’avait pas dit « Don Federico » comme faisaient les Boliviens avec respect. L’ancien SS demeura immobile comme un menhir, retenant une furieuse envie de jeter dehors à coups de pied cet intrus. Mais le contact des Sud-Américains lui avait appris la diplomatie. Et de toute façon, avec son passeport bolivien, il ne craignait rien.

— Oui, répondit-il. Que voulez-vous ?

Le jeune homme – Sturm se dit qu’il n’avait pas trente ans en dépit des longues moustaches – le fixa avec un dégoût visible.

— C’est vous l’ancien colonel SS ?

L’Allemand respira profondément.

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1

Indiens vivant sur l’Altiplano.

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2

Indiens.