C’était cette crainte qui l’avait retenu de parler à sa mère de l’extincteur. Il avait maintenant un an de plus et il était quasi certain que son papa et sa maman ne permettraient pas qu’il soit emmené à l’ASILE simplement parce qu’il avait cru voir un tuyau se transformer en serpent. Mais, dès qu’il songeait à le leur dire, il avait beau se raisonner, ce vieux souvenir surgissait du passé, le paralysant et l’obligeant à garder le silence. Tony, c’était différent. Ses parents semblaient accepter Tony comme un phénomène plus ou moins naturel. Danny avait un compagnon invisible parce qu’il était TRÈS INTELLIGENT, ce qui, pour ses parents, allait de soi (tout comme il allait de soi qu’ils étaient TRÈS INTELLIGENTS, eux aussi), mais s’imaginer qu’un tuyau se transforme en serpent, voir une tache de sang et des débris de cervelle là où les autres ne voient rien risquait de leur paraître anormal. Ils avaient déjà consulté un médecin à son propos. N’était-il pas raisonnable de craindre que l’étape suivante ne soit les HOMMES EN BLOUSES BLANCHES ?
Il se serait malgré tout confié à eux s’il n’avait pas eu la certitude que ses révélations les décideraient tôt ou tard à l’emmener loin de l’hôtel. Et, bien qu’il eût terriblement envie de quitter l’Overlook, il savait que l’hôtel était la dernière chance pour son papa. Il savait que son père n’était pas venu ici uniquement pour être gardien, mais aussi pour terminer sa pièce de théâtre, pour se remettre du choc d’avoir perdu son poste et pour aimer Maman/Wendy. Au début, tout avait paru se passer comme prévu. Ce n’était que tout dernièrement que Papa avait commencé à perdre pied. Depuis qu’il avait trouvé ces papiers.
(Ce lieu maudit enfante des monstres.)
Oui, depuis quelque temps, les choses se gâtaient carrément à l’Overlook.
La neige allait venir et, quand elle serait là, il n’aurait plus le moyen de choisir. Une fois la neige tombée, que se passerait-il ? Quand ils seraient enfermés, prisonniers, à la merci d’une puissance maléfique qui déjà jouait au chat et à la souris avec eux ?
(Sors de là ! Viens recevoir ta raclée !)
Et ensuite quoi ? TROMAL.
Tout frissonnant, il se retourna dans son lit. Il savait mieux lire maintenant. Demain, peut-être essaierait-il d’appeler Tony pour l’obliger à lui montrer exactement ce que c’était que TROMAL et lui expliquer le moyen de s’en défendre. Il fallait savoir, même au risque de refaire des cauchemars.
Sentinelle solitaire, Danny resta éveillé encore longtemps, bien après que le sommeil feint de ses parents fut devenu réel. Il se tournait et se retournait dans son lit, se battant avec les draps, aux prises avec un problème qu’il était trop petit pour résoudre. À minuit passé, il finit lui aussi par s’endormir. Il n’y eut plus alors à veiller que le vent déchaîné qui s’acharnait contre l’hôtel et hurlait autour des toits sous le regard éclatant et implacable des étoiles.
22.
DANS LA CAMIONNETTE
Sur le très vieux poste de radio installé sous le tableau de bord de la camionnette ils captaient — malgré la statique — la chanson de l’inimitable John Fogerty, interprétée par son groupe, le Creedence Clearwater Revival. Wendy et Danny descendaient la route qui mène à Sidewinder. Il faisait une belle journée ensoleillée. Danny tournait et retournait dans ses mains la carte orange de la bibliothèque et, bien qu’il parût être de bonne humeur, Wendy lui trouva les traits tirés et l’air fatigué, comme s’il n’avait pas assez dormi et vivait sur ses nerfs.
La chanson terminée, le présentateur reprit l’antenne.
— Ouais, c’était bien Creedence. Et, à propos de mauvaise lune, il paraît qu’il va bientôt s’en lever une sur notre région, aussi incroyable que cela puisse paraître, après les belles journées printanières que nous venons d’avoir. Les grands sorciers de la météo prévoient qu’avant une heure de l’après-midi l’anticyclone aura fait place à une dépression généralisée qui s’installera chez nous, dans les régions montagneuses, où l’air est raréfié. Les températures baisseront rapidement et les précipitations commenceront à la tombée de la nuit. Les régions situées à moins de deux mille cinq cents mètres d’altitude, y compris Denver et les environs, peuvent s’attendre à un mélange de neige et de neige fondue, avec du verglas sur certaines routes, mais chez nous, les copains, il n’y aura que de la neige. On en prévoit de cinq à dix centimètres sur les hauteurs à plus de deux mille cinq cents mètres d’altitude, et de vingt à trente centimètres sur le plateau central du Colorado et sur le versant ouest. La Commission de la sécurité routière vous rappelle que si vous avez l’intention de vous balader en montagne cet après-midi, les chaînes sont obligatoires. Et sauf cas de nécessité, abstenez-vous de sortir. Souvenez-vous des Donner, ajouta-t-il d’un air facétieux, c’est comme ça qu’ils se sont perdus. S’ils étaient restés bien sagement au bistrot du coin, il ne leur serait rien arrivé.
Il y eut un spot publicitaire pour Clairol, et Wendy tendit la main pour fermer le poste.
— Ça t’ennuie ?
— Non, ça ne fait rien. (Il jeta un coup d’œil au ciel qui était d’un bleu intense.) Heureusement que Papa a décidé de tailler les buis aujourd’hui.
— Oui, c’est une chance, dit Wendy.
— Ça n’a vraiment pas l’air d’un temps de neige, ajouta Danny, qui ne perdait pas tout espoir.
— Tu regrettes qu’on soit partis ? demanda Wendy.
Elle pensait toujours à la remarque du présentateur au sujet des Donner.
— Non, pas vraiment.
« Eh bien, pensa-t-elle, c’est le moment. Si tu veux parler, fais-le tout de suite. Après, ce sera trop tard. »
— Danny, commença-t-elle en s’efforçant de paraître aussi naturelle que possible. Est-ce que tu serais plus heureux si nous nous en allions ? Si nous ne passions pas l’hiver ici ?
Baissant les yeux, Danny regarda ses mains.
— Je crois que oui, dit-il enfin. Ouais. Mais Papa a son travail ici.
— Parfois, dit-elle prudemment, j’ai l’impression que Papa aussi serait plus heureux loin de l’Overlook.
Ils dépassèrent un panneau qui indiquait SIDEWINDER 25 KM. Elle négocia avec précaution un virage en épingle à cheveux et passa la seconde. Elle ne prenait pas de risques à la descente ; ces raidillons la terrifiaient.
2