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Cette dernière remarque aurait remporté le prix de la plus belle bourde du jour si Rincevent n’avait ensuite ajouté :

« Dommage qu’on n’en voie plus, d’ces gars-là. »

* * *

Duzinc donna des coups de sa cuiller sur la table.

Il impressionnait dans sa robe de cérémonie au capuchon de pourpre et vhermine[7] du Conseil Vénérable des Voyants et sa ceinture jaune de mage de cinquième niveau ; il stagnait à son échelon depuis trois ans et attendait que l’un des soixante-quatre sixième niveau libère un poste en allant se faire voir dans un monde meilleur. Il se sentait cependant de bonne humeur. Non seulement il venait de terminer un excellent repas, mais il gardait dans ses appartements une petite fiole d’un poison garanti indétectable qui, utilisé correctement, lui assurerait une promotion dans les mois à venir. La vie s’annonçait belle.

La grosse horloge au bout de la salle frémit à l’approche des neuf heures.

Le roulement de cuiller n’avait pas produit grand effet. Duzinc empoigna une chope d’étain et l’abattit violemment sur la table.

« Chers confrères ! cria-t-il, et il approuva du chef lorsque le vacarme décrut. Merci. Levez-vous, je vous prie, pour la cérémonie des… euh… des clés. »

Une vague de rires et un bourdonnement d’impatience lui répondirent lorsque les mages repoussèrent leurs bancs pour se remettre tant bien que mal debout.

Les doubles portes de la salle étaient verrouillées, bloquées par trois barres. Un nouvel Archichancelier devait demander trois fois à entrer avant qu’on ne les déverrouille, ce qui signifiait qu’il prenait ses fonctions avec le consentement de l’ensemble des mages. Ou quelque chose comme ça. Les origines de cette coutume se perdaient dans la nuit des temps, raison qui en valait une autre pour qu’on la conserve.

Les conversations moururent. L’assemblée des mages ne quittait pas la porte des yeux.

Il y eut un coup discret au battant.

« Va-t’en ! » s’écrièrent les mages ; tant de subtilité dans l’humour en fit s’écrouler quelques-uns.

Duzinc prit le grand anneau de fer qui emprisonnait les clés de l’Université. Elles n’étaient pas toutes en métal. Elles n’étaient pas toutes visibles. Certaines avaient vraiment une drôle d’allure.

« Qui s’en vient toquer à l’huis ? psalmodia-t-il.

— C’est moi. »

La voix avait ceci d’étrange : elle donnait l’impression à chaque mage que son propriétaire se tenait dans son dos. La plupart se surprirent à regarder par-dessus leurs épaules.

Dans ce bref silence stupéfait, ils entendirent un petit bruit sec de serrure. Ils virent avec épouvante et fascination les verrous de fer revenir d’eux-mêmes en arrière ; les grands madriers de chêne que le temps avait rendus plus durs que le roc glissèrent hors de leurs logements ; les gonds rougeoyèrent, jaunirent, blanchirent, puis explosèrent. Lentement, horriblement, inéluctablement, les portes basculèrent dans la salle.

Une silhouette indistincte se dressait dans la fumée des gonds en feu.

« Putain, Verdurin, fit un mage non loin, vous avez fait fort. »

Lorsque la silhouette s’avança à grands pas dans la lumière, ils constatèrent tous qu’il ne s’agissait pas de Verdurin Lamerloi, en fin de compte.

Il était au moins plus petit d’une tête que tous les autres mages et portait une robe blanche toute simple. Il était aussi plus jeune de plusieurs décennies ; il paraissait âgé d’une dizaine d’années et il tenait dans une main un bourdon nettement plus grand que lui.

« Dites, ce n’est pas un mage…

— Où est son capuchon, alors ?

— Où est son chapeau ? »

L’étranger remonta le rang des mages étonnés pour s’arrêter devant la table principale. Duzinc baissa le regard sur une figure jeune et maigre encadrée d’une masse de cheveux blonds, et surtout il le plongea dans deux yeux dorés qui luisaient de l’intérieur. Mais il sentit que ces yeux-là ne le regardaient pas. Ils avaient l’air de regarder un point situé à une dizaine de centimètres derrière sa tête. Duzinc eut l’impression de gêner, d’être superflu.

Il retrouva sa dignité et se redressa de toute sa hauteur.

« Que veut dire tout… euh… ceci ? » fit-il. Plutôt faible comme réaction, il devait le reconnaître, mais on aurait dit que la fixité du regard incandescent lui enlevait les mots de la mémoire.

« Je suis venu, répondit l’étranger.

— Venu ? Venu pour quoi ?

— Pour prendre ma place. Où il est, mon siège ?

— Tu es étudiant ? demanda Duzinc avec colère. Comment tu t’appelles, jeune homme ? »

Le gamin l’ignora et fit du regard le tour de l’assemblée.

« Qui c’est, le mage le plus puissant, ici ? lança-t-il. Je veux le voir. »

Duzinc fit un signe de tête. Deux appariteurs, qui se glissaient en crabe vers le nouveau venu depuis quelques minutes, apparurent à chacun de ses coudes.

« Sortez-le et jetez-le dans la rue », ordonna Duzinc. Les appariteurs, des costauds à la mine grave, approuvèrent du chef. Leurs mains comme des régimes de bananes empoignèrent les bras en tuyau de pipe.

« Ton père le saura, dit sévèrement Duzinc.

— Il le sait déjà », répliqua le gamin. Il leva les yeux vers les deux hommes et haussa les épaules.

« Qu’est-ce qui se passe, ici ? »

Duzinc se retourna et vit Tortier Cudebouc, chef de l’Ordre de l’Étoile d’Argent. Si Duzinc donnait dans le longiligne, Cudebouc, lui, faisait dans la rondeur ; il ressemblait à un petit ballon captif qu’on aurait pour une quelconque raison drapé de velours bleu et de vhermine ; en faisant leur moyenne on aurait obtenu deux mages de taille normale.

Malheureusement, Cudebouc appartenait à cette catégorie de gens qui se piquent de savoir s’y prendre avec les enfants. Il se pencha aussi bas que le lui permettait son dîner et fourra une face rouge et poilue sous le nez du gamin.

« Qu’est-ce qui t’arrive, p’tit gars ? demanda-t-il.

— Cet enfant est entré ici de force parce qu’il veut, à ce qu’il dit, voir un mage puissant », fit Duzinc d’un ton désapprobateur. Duzinc détestait cordialement les enfants, ce qui expliquait peut-être pourquoi eux le trouvaient si fascinant. Pour l’instant, il s’empêchait avec succès de se poser des questions sur la porte.

« Pas de mal à ça, fit Cudebouc. Tous les p’tits gars dignes de ce nom veulent devenir mages. Moi aussi, je voulais devenir mage quand j’étais un p’tit gars. Pas vrai, p’tit gars ?

— Vous êtes puissant, vous ? demanda le gamin.

— Hmm ?

— J’ai dit : vous êtes puissant ? Vous êtes puissant comment ?

— Puissant ? » répéta Cudebouc. Il se releva, tripota sa ceinture de huitième niveau et cligna de l’œil à l’intention de Duzinc. « Oh, assez puissant. Plutôt puissant, comme mage.

— D’accord. Je vous défie. Montrez-moi votre meilleur tour de magie. Et quand je vous aurai battu, eh ben, alors je serai Archichancelier.

— Dis donc, espèce de petit effronté…» commença Duzinc, mais sa protestation se perdit dans le rugissement de rires des autres mages. Cudebouc se donna des claques sur les genoux, ou du moins aussi près de ses genoux qu’il le pouvait.

« Un duel, hein ? fit-il. Pas mal, hein ?

— Le duel est interdit, vous le savez, objecta Duzinc. De toutes façons, c’est parfaitement ridicule ! Je ne sais pas qui a fait le coup des portes pour lui, mais je ne vais pas rester ici à vous regarder perdre votre temps…

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7

La vhermine est une petite parente noire et blanche des lemmings ; on la trouve dans les régions froides d’Axlande. Sa peau est rare et très estimée, en particulier de la vhermine elle-même ; la sale petite égoïste ferait n’importe quoi pour la garder.