Faire quelque chose… ne pas rester là…
Un coup de tonnerre roula quelque part à l’ouest. Encore frissonnant, Bercot se secoua. Il fit faire demi-tour à son embarcation, ramant d’un côté et dénageant de l’autre, rendu presque aussi maladroit qu’un débutant par l’émotion. L’étroitesse du bras d’eau n’aidait guère et il regretta de ne pas avoir un canoë.
Un téléphone… Il lui fallait trouver de toute urgence un téléphone, songea-t-il en ramant plus vite qu’il eut jamais ramé.
2.
Où un père est trouvé (1989)
La Colline inspirée, songea le jeune homme en la découvrant dans le soleil. Le village le plus proche ne s’appelait-il pas Sion ? La maison de son père avait l’air endormie. Les volets de la plupart des fenêtres au rez-de-chaussée — des pièces que son père avait condamnées depuis la mort de sa mère — étaient clos, mais pas ceux du premier étage. Une brise qui n’apportait nulle fraîcheur agitait la cime des arbres dans la forêt et les blés blonds derrière la maison. Pas encore tout à fait mûrs… Dans un peu plus d’un mois, les moissonneuses-batteuses tourneraient à plein régime et des nuages de poussière dorée s’élèveraient au-dessus des champs.
Martin Servaz coupa le moteur de sa Fiat Panda, ouvrit sa portière, descendit sur le gravier de l’allée bordée de platanes centenaires et inspira. Combien de temps depuis la dernière fois ? Un mois ? Deux ? Il la sentit. La boule. Au creux de son ventre… Comme ces boules de poils que recrachent les chats. Il l’avait chaque fois qu’il venait ici et elle ne cessait de grossir au fil des ans.
Il se mit en marche vers l’ancien corps de ferme inondé de soleil. Il faisait chaud. Très chaud. Ça ressemblait davantage à un suffocant après-midi d’été qu’à un mois de mai et la sueur collait son tee-shirt à son dos.
Il avait essayé de joindre son père avant de partir, depuis le téléphone de la fac, mais le vieux n’avait pas répondu. Il était peut-être en train de faire sa sieste — ou de cuver son vin. Martin aperçut la Renault Clio paternelle garée à sa place habituelle, près de la grange, là où des engins agricoles rouillaient depuis plus de dix ans. Son père n’avait pas été agriculteur, mais prof de français.
Un prof sobre et apprécié de ses élèves.
Cela, c’était avant que deux individus s’introduisent chez lui, violent sa femme et la laissent pour morte[1]. Aujourd’hui, l’élégant professeur de français mince et fringant comme un jeune homme ressemblait à un de ces pauvres diables qui visitent à intervalles réguliers les cellules de dégrisement de la gendarmerie — là où Martin lui-même avait été le chercher à plusieurs reprises. L’un des gendarmes était un ancien camarade d’école. Tandis que Martin s’orientait vers des études littéraires, son ami avait choisi la voie plus considérée de la maréchaussée. Il avait pris un air profondément compatissant quand Martin était apparu pour récupérer son paternel. Sans doute imaginait-il ce qu’il aurait éprouvé si ç’avait été le sien : l’empathie n’est souvent qu’une forme détournée de l’autoapitoiement.
Le gravier crissa sous ses pas et il écarta quelques insectes, s’arrêta devant la vieille porte en bois dont les restes de peinture se détachaient comme des mues de serpent. Un instant, il hésita à la pousser. Les gonds auraient eu besoin d’un peu d’huile quand il le fit et le grincement rouillé se propagea à l’intérieur de la maison silencieuse et emplie d’ombre.
— Papa ?
Il s’avança dans le couloir, qui sentait le renfermé et l’humidité jusqu’en plein été. Le silence, la fraîcheur, la disposition des lieux — c’était comme être happé dans l’espace et le temps, comme si un harpon scélérat l’arrachait au présent, comme si maman allait surgir et lui sourire en le caressant de son beau regard brun et chaud. La boule grossit… Il alla jusqu’à la cuisine, seule pièce du rez-de-chaussée que son père utilisait encore, mais la grande cuisine à l’ancienne — avec ses carreaux de faïence blanche semblables à ceux du métro parisien et tout cet espace perdu qui aurait fait fantasmer n’importe quel agent immobilier de ville — était vide quand il actionna l’interrupteur. Une odeur de café planait encore. Et Martin nota qu’une fois de plus son père l’avait laissé brûler au fond de la cafetière. Il n’avait pas pris la peine d’ouvrir les fenêtres pour aérer et Martin le vit, à 5 heures du matin, buvant son café solitaire dans la vaste pièce, sous la lueur de l’ampoule nue, seule habitude à laquelle il n’avait jamais dérogé, même quand l’alcool avait pris la place du café dès 3 heures de l’après-midi et parfois bien plus tôt.
Il se servit un verre d’eau, ressortit et remonta le couloir en direction de l’escalier branlant, grimpa les marches.
— Papa, c’est moi !
Pas plus de réponse qu’auparavant. Les marches émirent un couinement léger, plaintif. À part ça, le silence qui régnait dans la maison lui mettait les nerfs à vif. L’endroit dégageait un tel air d’abandon qu’il eut envie de s’enfuir.
En atteignant le palier du premier toutefois, il entendit quelque chose. Une musique familière… Mahler… Les ut majeurs et les la mineurs de la coda du Chant de la Terre, le bouleversant adieu final agonisant sur ce seul mot ewig (« éternellement ») ewig ewig ewig… répété sept fois au son mourant du célesta par la voix pure de Kathleen Ferrier. Avant le silence… Douleur, contemplation, et silence… Il se souvint que Mahler lui-même s’était demandé si les gens n’allaient pas se suicider après l’avoir entendue — et que c’était l’œuvre préférée de son père.
— Papa ? Eh oh !
Il s’arrêta. Tendit l’oreille. Pour seule réponse, la musique montait à travers la porte du bureau, au fond du couloir. Le battant en était à peine entrouvert et le soleil qui baignait la pièce de l’autre côté dessinait un rai de feu sur le sol poussiéreux, une diagonale lumineuse qui coupait le couloir en deux masses d’ombre.
— Papa ?
Il fut inquiet, tout à coup. Un gnome malin donnait des coups dans sa poitrine. Il avança, enjamba le rai de lumière. Posa une main sur le battant, le repoussa doucement. La musique s’était tue. Ne restait que le silence.
L’eût-il fait exprès que son père n’aurait pu choisir meilleur timing. Par la suite, Martin calcula que, puisqu’une face durait environ une demi-heure, son père avait dû commettre le geste fatal peu de temps après avoir mis le vinyle sur la platine, c’est-à-dire peu ou prou quand Martin était à mi-chemin. Rien de fortuit dans tout ça. C’était sans doute ce qui, plus tard, lui ferait le plus mal. Que son père eût tout orchestré, scénarisé pour un seul public : lui, Martin Servaz, vingt ans. Son fils.
Se rendait-il compte, ce faisant, des conséquences ? Du fardeau qu’il lui laissait ?
En attendant, il était là : assis dans son fauteuil derrière son bureau, ses papiers en ordre et la lampe bouillotte éteinte sur la table de travail, le visage et le torse caressés par le flot de soleil qui inondait la pièce. Il avait le menton sur la poitrine mais, à part ça, la mort l’avait saisi dans une posture remarquablement droite, les deux avant-bras sur les accoudoirs, que ses mains étreignaient comme s’il s’y agrippait encore. Il avait rasé cette broussaille qui lui tenait lieu de barbe et ses cheveux avaient à l’évidence été shampouinés et rincés. Il portait un costume bleu marine et une chemise bleu pâle impeccablement repassés, comme il n’en avait plus revêtu depuis longtemps, et même sa cravate en soie était irréprochablement nouée — noire, la soie : comme s’il portait son propre deuil.