— Je passe te prendre dans une demi-heure.
Une pensée fusa. Plus distincte que les autres.
— Je ne peux pas, dit-il. Je dois emmener Gustav à l’école.
— Charlène l’emmènera… Elle vient avec moi… Elle restera avec Gustav et s’occupera de lui aussi longtemps que nécessaire. Et Mégan accompagnera son frère à l’école ce matin. Ça te va ?
Mégan, quinze ans, et Flavien (dont Servaz était le parrain), neuf ans, étaient les enfants de Vincent et Charlène, la trop belle femme de son adjoint. Il prêta l’oreille mais n’entendit aucun bruit du côté de la chambre de Gustav. Son fils avait le sommeil lourd.
— C’est pas une affaire banale, poursuivit Espérandieu. On a retrouvé la femme étendue au milieu de… serpents venimeux. C’est la panique là-bas, apparemment ils se sont échappés de leurs cages et ça grouille de reptiles.
Servaz sentit comme un bref picotement à la base du cou. Un écho. Lointain. Éloigné dans le temps. Un vague souvenir. Une très vieille affaire enfouie dans le passé… Une simple coïncidence, se dit-il. Il frémit. Il avait horreur des reptiles.
— OK, dit-il. Je me prépare.
Il marcha jusqu’à la chambre de Gustav, poussa la porte. Son fils dormait paisiblement, son pouce dans la bouche. Ses longs cils blonds frémissaient légèrement dans la lueur bleutée de la veilleuse et, tout à coup, il se revit dans cet hôpital autrichien un an plus tôt, quand il avait poussé la porte d’une autre chambre et vu son fils dormir de la même façon. Quand il s’était demandé s’il rêvait et si c’étaient des rêves agréables. Bad Ischl. Dans le Salzkammergut. À ce moment-là, son fils avait dans son ventre un foie tout neuf. Le sien… À ce moment-là, il ne savait pas si la greffe serait acceptée ou rejetée tandis que lui-même se remettait dans une chambre voisine des événements dramatiques qui les avaient conduits tous deux aux portes de la mort[2].
Encore aujourd’hui, il se sentait ému chaque fois qu’il regardait son fils dormir. Ce fils qui avait failli mourir. Ce fils qu’il n’avait connu qu’à cinq ans passés et qui avait eu un premier père avant lui. Un père de substitution — qui l’avait élevé avec le même amour. Un tueur en série du nom de Julian Hirtmann…
Il revit aussi sa mère, Marianne… La dernière fois qu’il avait eu de ses nouvelles, c’était à l’occasion du Noël 2017. Une carte avec une photo à l’intérieur[3]. On y voyait Marianne lisant un journal daté du 26 septembre de la même année. Elle était donc vivante, quelque part… Il ne l’avait pas revue depuis l’été 2010. L’été où elle était tombée enceinte de Gustav, l’été où Julian Hirtmann l’avait kidnappée et emmenée Dieu sait où. L’été de tous les dangers. Cela faisait presque huit ans[4].
Il contempla son fils. Gustav s’était légèrement découvert dans son sommeil. Aussi Servaz s’approcha-t-il et remit-il la courtepointe en place avant de ressortir. Il fila se doucher.
2.
Mercredi
Réchauffement
Il était 5 heures du matin, et Espérandieu conduisait vite à travers la ville endormie, le long des avenues désertes, des rideaux de fer baissés, des magasins éclairés mais vides. Il avait neigé la veille, juste un peu de blanc saupoudré sur les trottoirs et les toits — rien à voir avec la tempête de neige qui s’était abattue sur le nord de la France depuis mardi, entraînant 700 kilomètres de bouchons record autour de l’agglomération parisienne, des trains en retard dans les gares et des automobilistes pris au piège sur des routes impraticables. De quoi conforter les climatosceptiques dans leur scepticisme et les complotistes dans leurs théories. Pourtant, les conséquences du dérèglement climatique étaient là. En Angleterre, les falaises de la côte orientale étaient rongées par la mer au rythme de deux mètres par an et les petites maisons alignées à leur sommet ne seraient bientôt plus qu’un souvenir. Dans le sud-est de la France, en Italie, en Europe centrale et dans les Balkans, la canicule avait été telle l’été dernier que les Transalpins l’avaient baptisée « Lucifer ». Treize tempêtes tropicales et huit ouragans — dont quatre événements majeurs de catégorie 4 ou 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson — avaient déferlé sur l’Atlantique Nord à l’issue de ce même été. En France, l’oie cendrée avait pris ses quartiers d’hiver, raccourcissant son séjour africain ; le chêne vert colonisait désormais la moyenne montagne et le saint-pierre se pêchait en Bretagne. Selon certains spécialistes, la fin du monde avait bel et bien commencé l’année précédente, à l’insu de tous, le point de non-retour ayant été atteint en 2016 avec une concentration de CO2 dans l’atmosphère terrestre de 400 parties par million (ppm). À partir de ce seuil, la température ne ferait plus qu’augmenter d’année en année. Mais, apparemment, tout le monde s’en foutait. En particulier le crétin installé à la Maison-Blanche.
En attendant, cela donnait un mois de février neigeux dans les montagnes et beaucoup moins en plaine — c’est-à-dire semblable à tous les mois de février qui l’avaient précédé depuis cinquante ans — tandis qu’ils roulaient vers le sud de la ville au cœur des mille éclairages urbains qui épuisaient généreusement les ressources de la planète au profit de quelques citadins debout. Que l’humanité fût devenue folle, Servaz n’en doutait pas une seconde. La question était de savoir si elle l’avait toujours été : cinglée, suffisante, autodestructrice — et si elle n’avait eu les moyens de son autodestruction qu’à une date récente.
Comme ils s’élançaient dans les collines, il demanda à son adjoint où ils allaient. Espérandieu baissa le volume de son iPhone branché sur l’ordinateur de bord, dans lequel Arcade Fire chantait Everything Now :
— Vieille-Toulouse, répondit Vincent en soulevant la mèche qui lui tombait sur le front et qui lui donnait l’air, à bientôt quarante ans, d’un éternel adolescent. La baraque se trouve près du golf-club.
Servaz eut soudain l’impression qu’un petit rongeur lui bouffait le ventre. Une maison près du golf-club, des serpents… Pourquoi, tout à coup, toutes les alarmes se mettaient-elles à sonner ? Et après ? Combien de personnes assez friquées pour vivre dans le secteur s’intéressaient aux serpents : la mode n’était-elle pas aux animaux exotiques ? Au lieu de les laisser évoluer peinards dans leur milieu naturel, on les voulait dans son salon, dans sa chambre à coucher, dans son garage, enfermés dans des cages ridicules.