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Il fit un pas de plus. Referma sa main sur la poignée. Tourna et poussa le battant. Aussitôt, il éprouva une sensation de froid. Dans la clarté de la veilleuse, Gustav était assis à la tête du lit, les yeux grands ouverts. C’était ça qu’il avait entendu : son fils avait encore fait un cauchemar.

Le garçon n’avait même pas remarqué que la porte s’était ouverte, il fixait l’autre côté de la chambre, droit devant lui. Servaz voulut s’avancer, mais, instinctivement, quelque chose le retint. L’impression soudaine d’une autre présence dans la pièce — une présence malveillante, sournoise —, et le froid qu’il avait ressenti le pénétra jusqu’à la moelle. Il tourna la tête vers la gauche. Lentement. Très lentement… Comme s’il répugnait à le faire, comme s’il appréhendait ce qu’il allait découvrir.

— Tu as l’air d’avoir froid, Martin. Tu trembles, dit Julian Hirtmann[5] posément.

Incapable de détacher son regard de la haute silhouette debout au pied du lit, il retint sa respiration. La silhouette se découpait sur la clarté grise de la fenêtre. Servaz ne distinguait pas nettement les traits du visage plongé dans l’ombre, mais il devinait les yeux brillants comme des gemmes et le sourire aussi mince qu’une blessure. Figé, irréel. Sinistre. Il n’aima pas la façon dont Hirtmann regardait son fils. Non plus que celle dont son propre cœur, recouvert d’une pellicule de glace, pompait son sang et l’envoyait dans toutes les parties de son corps. Il eut envie de parler mais en fut incapable, les sons bloqués dans sa gorge. Il sentit monter en lui un haut-le-cœur.

Et puis, tout à coup, il perçut autre chose : une seconde présence, sur sa droite… Tout son esprit accaparé par celle d’Hirtmann, il ne l’avait pas remarquée jusqu’à présent — mais il y avait eu comme un infime déplacement d’air.

Sans dire un mot, rigoureusement immobile en dehors de son cou, il pivota lentement dans cette direction. Vers l’espace compris entre la table de chevet où brillait la veilleuse, le mur et la porte. Elle était là : Marianne… Prostrée dans une attitude aussi étrange qu’incompréhensible. Au lieu de regarder son fils — leur fils — elle lui tournait le dos et fixait le mur à quelques centimètres seulement de son visage, son front incliné touchant presque la cloison. Dans la pénombre, il ne voyait que son profil. Rigide, fermé, hostile. Pourquoi faisait-elle ça ? Pourquoi tournait-elle le dos à Gustav et refusait-elle de le regarder ?

Regarde-le ! C’est ton fils !

Il reporta son attention sur celui-ci et son malaise s’accrut. Ce qu’il lisait dans les yeux écarquillés de l’enfant, c’était de la terreur. Gustav avait peur… Peur de ces deux-là. Aussitôt, il sentit la révolte en lui, la colère ; son instinct paternel reprit le dessus et il bougea. Il se rua vers le lit. Gustav avait ses jambes repliées, ses genoux collés à sa poitrine, et Servaz devina que ce n’étaient pas ces deux-là qui le terrifiaient — mais ce qu’il y avait dans le lit.

Le cœur cognant, il arracha la couette et se figea. Des dizaines de serpents — noirs, gris, rayés —, tous longs et luisants comme des cordages sur le pont d’un navire, se tortillaient entre le drap et la couette. À quelques centimètres des pieds de Gustav. Il hurla.

Et se réveilla.

Il était en nage. Son cœur continuait de battre comme il l’avait fait dans son rêve et il s’assit dans le lit en s’efforçant de respirer plus calmement. Comme souvent, ce rêve avait eu l’air suffisamment réel pour que le malaise qu’il avait instillé tardât à se dissiper.

Il se leva et marcha jusqu’à la chambre du gosse, poussa la porte. Gustav dormait, pouce dans la bouche, ses cils blonds frémissant. Servaz alla ensuite jusqu’à la salle de bains et fouilla dans l’armoire à pharmacie : la douleur dans ses molaires était revenue. Il se rendit ensuite dans son bureau, alluma l’ordinateur portable, fila dans la cuisine plonger un sachet de thé dans de l’eau chaude, avala l’antidouleur avec le thé et revint à sa table de travail.

Il ne retrouverait pas le sommeil cette nuit.

Il était 1 h 13 du matin et la petite route de campagne défilait dans la lueur des phares. Le clair de lune baignait le paysage et des écharpes de brume traînaient dans les combes, aussi immatérielles que des songes. Le ciel gris foncé découpait les bosquets et les bois comme si des géants s’étaient tenus en rangs serrés au sommet des collines. Des barrières indiquaient la présence de fermes ou de centres équestres. De temps à autre, une chapelle glissait au bord de la route et retournait à l’obscurité.

Il conduisait tranquillement mais vite. Anticipant chaque virage, chaque carrefour. À cette heure, il marquait à peine les stops. Il avait baissé la vitre et la fraîcheur tonique de la nuit caressait sa joue. Il avait allumé la radio ; en sourdine, les animateurs d’un programme nocturne lui tenaient compagnie. Il adorait ces trajets dans les ténèbres bercés par des voix inconnues parlant plus doucement qu’elles ne l’auraient fait en plein jour. Il avait remarqué qu’elles disaient un peu moins d’inepties que celles de leurs collègues diurnes. Peut-être parce que la nuit appelait davantage à la réflexion, mais aussi à la dissimulation et au secret…

Il n’avait pas franchi le péage de Toulouse-Est sur l’A68 et quitté l’autoroute depuis plus de vingt minutes, et pourtant la région qu’il traversait lui semblait surgir d’une époque aussi lointaine que le dernier âge glaciaire — une époque où il n’y avait ni antennes relais pour téléphones portables, ni zones industrielles, ni lotissements poussant comme des champignons, ni galaxies lumineuses d’éclairages urbains. La nuit encore plus que le jour, deux mondes se côtoyaient — qui n’avaient en commun que les routes qui les reliaient.

Il fumait dans la voiture et il jeta sa cigarette par la vitre ouverte en approchant de son but : une aire de stationnement en terre battue dans la forêt, après une courbe. Au bord d’une rivière dont le méandre épousait la forme du virage. La DS4 rouge à toit blanc était déjà là. Pas vraiment discret comme véhicule quand on cherche la clandestinité, se dit-il en se garant à côté.

Il coupa le moteur.

Entendit le chant de la rivière dans l’obscurité. Sentit l’excitation monter. L’excitation de la voir, d’être près d’elle, de la toucher… Elle avait un corps affolant et des appétits qui ne l’étaient pas moins. Elle était plus grande que lui et ça aussi ça l’excitait. Tout comme ses cuisses fuselées et un peu trop musclées, qu’elle aimait offrir au regard en toutes circonstances. Ce tatouage près de son pubis. Ce piercing à son nombril. Et cet autre beaucoup plus confidentiel. Et son sexe aux lèvres minuscules.

Il sentit qu’il était sur le point de bander et respira un bon coup. C’était l’effet de la nuit, des bois, de la conduite en voiture et de la présence de Zoé dans cet endroit désert. Mais il n’avait pas le droit. Pas cette nuit. Ni les suivantes. Ni jamais… C’était fini pour lui. Il ouvrit la portière et descendit, écrasé de tristesse.

Marcha jusqu’à la DS4 en broyant les petits cailloux sous ses semelles. Tira à lui la portière passager et s’assit. Elle le regarda et l’embrassa. Un baiser rapide, sans enthousiasme, qu’il écourta. D’ordinaire, il aurait glissé une main entre ses cuisses, mais il n’avait pas le cœur à ça. Ni elle.

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5

Voir Glacé, Le Cercle et Nuit, XO Éditions et Pocket.