Servaz voit alors le regard de Lang se porter vers la fenêtre, se faire brumeux, douloureux, lointain.
— Flocon, je crois, s’est laissé mourir. Il a commencé par refuser de s’alimenter, il ne mangeait plus la nourriture que nous lui apportions, maman et moi. Le soir, je restais des heures le nez collé à ma fenêtre et je voyais Flocon, assis sous le sapin, qui me fixait d’un air triste dans le clair de lune. Puis il se levait et disparaissait dans la nuit froide. Je me rappelle que mes larmes coulaient directement de mes joues sur la vitre embuée ; j’avais les dents qui cognaient contre le verre tellement je sanglotais. Flocon maigrissait à vue d’œil. Il semblait de plus en plus malheureux. Il avait peur de s’approcher de la maison. Et puis, un matin de février, on a trouvé son petit corps sans vie sur le perron. Raide et gelé. Il était devenu squelettique. Mon père a voulu se baisser pour le ramasser, mais je me suis jeté sur lui en hurlant, je l’ai bousculé de toutes mes forces et je l’ai fait tomber dans la neige, puis je me suis enfui dans la forêt avec Flocon dans mes bras. Je me suis retourné une seule fois, à l’orée des bois, pour voir si mon père me poursuivait : il était toujours assis dans la neige et il souriait de toutes ses dents. Pour la première fois, je m’étais rebellé et j’avais affronté le danger. Je suis rentré plusieurs heures plus tard, à moitié gelé, seul. Je n’ai même pas été puni, cette nuit-là.
Il observe Servaz, lit sur ses traits les effets de son récit. Il ferme les yeux et prononce les paroles suivantes :
— À votre avis, est-ce que j’ai tout inventé ou est-ce que cette histoire est vraie, capitaine ? Vous voyez : c’est ça, l’art du conteur. Faire naître cette terrible proximité qui vous fait accompagner, aimer et regretter les personnages, souffrir avec eux, se réjouir, trembler avec eux… Pourtant, ce ne sont que des mots.
Sur quoi, il se penche en avant.
— Les romanciers sont des menteurs, capitaine, ils enjolivent, ils extrapolent, ils finissent par prendre leurs mensonges pour la réalité. Mais peut-être que cette histoire que je viens de vous raconter est vraie, allez savoir.
Servaz hoche la tête. Il se souvient du temps où il rêvait lui-même de devenir écrivain, où son meilleur ami, Francis Van Acker, après avoir lu une de ses nouvelles intitulée L’Œuf, lui avait dit qu’il avait les ailes, qu’il avait le don. Que c’était là son destin. L’écriture… Et puis, son père était mort et il avait laissé tomber ses études de lettres pour entrer dans la police[7].
— Votre père, demande Servaz en se secouant pour chasser l’emprise grandissante de ces souvenirs que les paroles de Lang ont réveillés, il est toujours vivant ?
L’écrivain a un mouvement de dénégation.
— Deux ans après la mort de Flocon, il a eu un accident de voiture. Il s’est mangé un arbre. Il était ivre. Ma mère s’est remariée au bout de six mois, avec un brave type, qui m’a élevé comme son fils. C’est lui qui m’a donné le goût de la lecture.
Un bruit du côté de la porte. Servaz tourne la tête et voit Samira qui le fixe intensément. Il se lève, écoute ce qu’elle a à lui dire à l’oreille puis revient s’asseoir.
Le regard de Lang posé sur lui. La fatigue qui revient d’un coup. Et la douleur dans ses côtes. Il sait qu’il vaut mieux être en bonne forme physique pour une garde à vue — tous les avocats vous le diront —, et cela vaut aussi bien pour le gardé à vue que pour celui qui l’interroge. Mais il manque de sommeil. Et il se rend compte aussi qu’avec ses petites histoires tricotées maison, Lang est en train de prendre l’ascendant. Qu’il n’a plus la main. Il est temps de lui faire sentir qui est du côté du manche.
— Tous les jours, je me disais que ça allait s’améliorer, poursuit l’écrivain, que mon père allait changer, ouvrir les yeux. Mais les gens ne changent pas, ils croient tous que leur système de valeurs est le bon, que ce qu’ils font est la chose à faire. Personne ne pense jamais que le type en face de lui a raison et lui-même tort, pas vrai, capitaine ?
Il rapproche ses mains et appuie le bout de ses doigts les uns contre les autres en forme d’arcs-boutants.
— Tout le monde pense être réglo. On se dupe soi-même. On arrange, on embellit — et on noircit les autres pour mieux s’apprécier. C’est comme ça qu’on arrive à vivre…
5.
Dimanche
Gambit
Le téléphone sonne. Il décroche. C’est Catherine Larchet, la chef de l’unité bio.
— Venez tout de suite, lui dit-elle.
Il jette un coup d’œil à Lang, se lève et sort. Il a le palpitant qui est monté en régime : il a rarement entendu la biologiste parler sur un ton pareil. Il freine des quatre fers devant le bureau de Samira et Vincent. Vincent est penché sur son écran, Samira au téléphone, dans un certain état d’excitation.
Servaz l’entend prononcer :
— Oui, Neveux, N-E-V-E-U-X. Prénom : Zoé. Oui, je veux savoir quelle école…
— Surveille Lang, dit-il à Vincent, j’en ai pour une minute. Ça avance ?
Espérandieu a levé la tête de son écran.
— Isabelle Lestrade était étudiante en 1993. Au Mirail. J’essaie de voir si sa route a pu croiser celles des sœurs Oesterman, de Cédric Dhombres ou d’Erik Lang. Pour l’instant, j’ai rien.
Servaz acquiesce. Espérandieu sort et file veiller sur Lang, lequel demande à son adjoint : « C’est votre tour de me faire la conversation ? » Martin attend que Samira ait raccroché. Elle est venue lui murmurer à l’oreille qu’ils ont ausculté l’ordinateur du fan et a essayé de tracer l’adresse IP du vendeur de manuscrit.
— Le type qui a envoyé les messages à Mandel a utilisé Tor, c’est-à-dire des proxys à la chaîne qui nous empêchent de remonter jusqu’à lui. Il y a toutefois des failles dans Tor mais il va nous falloir du temps, dit-elle après avoir mis fin à la conversation.
Il n’a rien compris ou presque, mais il lui répond quand même :
— On n’en a pas.
— Désolée, patron, je fais de mon mieux.
— OK.
Il a remercié Samira, lui a dit de persévérer. Il se dirige vers les ascenseurs, passe devant des portes ouvertes. Entend un collègue demander :
— Il vous a agressée ?
Au moment même où il dépasse la porte par où s’est élevée la voix, une autre lui répond :
— Y a vraiment besoin d’une agression pour envoyer la police ? Sérieux ? Je vous l’ai dit trois fois : ce type est un putain de pervers, il mate les filles du club d’aviron dans les douches. Je vous demande juste de lui poser quelques questions, de lui foutre la trouille.