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— Écoutez, je ne veux pas vous ennuyer, je vous pose la question une dernière fois pour être sûr que vous ne voulez voir personne, alors voilà, vous allez cligner de l’œil, une fois pour oui, deux fois pour non, O.K. ?

Pour en finir avec cette histoire je cligne deux fois de suite. Voilà, c’est terminé, maintenant on s’occupe de ma peau, j’ai le crâne en feu, j’ai même l’impression que toutes les dents du côté droit ont décidé de s’en mêler. Je ne sais plus comment échapper à ce masque de douleur. Piquez-moi, endormez-moi ou je vais crever !

L’infirmière entre, peut-être pour me sauver. Ils échangent un regard, je ne vois pas grand-chose, il semble dire non de la tête.

— Doublez la dose d’antalgique, mademoiselle.

Elle tend la main vers un appareillage que je n’avais pas vu, une bouteille suspendue en l’air. Je pousse un hoquet de surprise. Un goutte-à-goutte… Le tuyau est planté dans mon bras droit depuis des heures et je n’ai rien senti jusqu’à maintenant.

— C’est un calmant et un reconstituant sanguin, il dit.

Je tente de sortir le coude droit et immédiatement ils le plaquent contre le lit, tous les deux en même temps. La fille a même laissé échapper un « hé ! ». Ils se regardent à nouveau, sans rien dire, et pourtant j’ai bien l’impression qu’ils se parlent. Ma main droite a l’air de répondre, malgré les bandages. J’aimerais bien qu’on la laisse libre. Je ne me souviens pas à quel moment elle s’est blessée.

— Appelez M. Briançon, mademoiselle.

Le toubib me prend la tension, un autre arrive tout de suite, comme s’il attendait derrière la porte. Ils échangent deux ou trois mots que je n’entends pas, et le premier sort sans me regarder. Le nouveau est plus jeune et ne porte pas de blouse. Il s’assoit sur le bord du lit, tout près de moi.

— Bonjour, je suis le docteur Briançon, je suis psychologue.

Un quoi… ? J’ai dû mal entendre.

— Vous serez sur pied dans peu de temps, tout au plus une semaine. On vous a recousu la joue. Dans deux jours on pourra vous enlever le bandage sur les yeux et vous verrez normalement. Dans cinq ou six on enlèvera les agrafes et vous pourrez recommencer à parler. En tout vous resterez une quinzaine de jours pour que tout cicatrise bien. Au début nous avons eu peur d’une commotion cérébrale mais l’électroencéphalogramme est bon.

Quinze jours… Encore quinze jours ici ? Pas question. Il n’en est pas question une minute. S’il le faut j’irai à l’académie momifié, sourd et muet, mais j’irai. Je braille un coup, comme ça, mais je sens bien que l’argument est faible. J’aimerais lui poser des questions, lui expliquer mon cas, lui dire que j’ai besoin de tous mes réflexes. Le billard, c’est spécial, on peut perdre beaucoup en peu de temps. Je grogne à nouveau et soulève les bras, il se lève et change de côté. J’agite la pelote pour qu’il comprenne ce qui me préoccupe vraiment. La main droite.

— Queeee… larrr… atttt…

— N’essayez pas de parler. Reposez votre bras. S’il vous plaît…

J’obéis.

Et quelque chose se met à me mordiller l’estomac. Une nouvelle douleur, inconnue, blanche. C’est quand il a dit « s’il vous plaît », j’ai compris qu’il y tenait vraiment.

— Nous n’avons rien pu faire.

Mon visage se refroidit. Je n’ai plus mal nulle part, sauf au ventre. Comme une colique brûlante. Un trop-plein d’urine. J’ai besoin d’un peu de silence.

— En tombant, la sculpture a sectionné net le poignet.

Quelque chose m’échappe, il dit « la » sculpture et « le » poignet, tout ça m’a l’air très précis. Et clair. Sectionné net le poignet. Sectionné. Sectionné net. Net. Le poignet, sectionné, net.

— Je suis désolé…

Tout mon corps vient de se vider. De la lave a coulé sur mes cuisses.

L’œil gauche s’est fermé, tout seul. Puis s’est rouvert.

Il reste là, sans un geste.

J’ai senti un picotement dans le nez, j’ai respiré par la bouche.

— Votre main était en trop mauvais état… Impossible de tenter la greffe.

Il attend.

Il se trompe.

Je ne suis pas médecin… Mais il se trompe. Et j’ai besoin de silence.

Ma main gauche a tâtonné à l’aveuglette sur la table de chevet et a rencontré le crayon. Puis elle l’a pointé en l’air.

Il réagit, ramasse le bloc de papier et le présente sous la mine.

Elle a crayonné en tremblant, d’autres gribouillages, anarchiques. Cette main n’en fait qu’à sa tête, comme si elle se foutait de la mienne, ma tête, cabossée, incapable de transmettre un ordre simple, un mot, juste un seul, et cette main, ingrate, en profite, elle refuse de me traduire, elle n’ira pas, c’est elle qui décide, ce mot-là, c’est son premier, elle tient sa revanche et je tremble un peu plus.

À bout de forces, je la laisse retomber.

Lui, il a suivi des yeux notre combat.

Il lit.

SORTEZ

La porte se ferme sans bruit. Le picotement a cessé dès que mon œil a pu enfin relâcher ses larmes.

*

Je me suis dressé d’un bloc, dans la nuit. Je n’ai rien senti que la sueur chaude et glacée plaquée sur tout le corps, et puis, très vite, un tiraillement aigu vers le nombril. Une braise entre les reins. Je n’ai pas pu retenir mon urine. De ma main folle j’ai tapé un peu partout vers la table de chevet, des choses sont tombées, la carafe d’eau, sûrement, au bruit, mais je n’ai pas réussi à avoir de la lumière. Et pourtant il faut que je voie clair, il faut que je la voie, il faut que je la touche. Elle est là, je la sens tout près, elle veut s’approcher de mon visage, le caresser pour retrouver la forme du nez et sécher mes yeux. D’un coup sec du bras je la sors d’un bracelet en tissu qui retenait le poignet. Le ventre me brûle, le pansement est serré, je grogne, je ne vois rien, ma main gauche ne suffit pas à défaire l’épingle et le nœud, je perds patience, j’ouvre la bouche sans tenir compte de la blessure, plus rien n’est important, je mords, je griffe dans la pelote, j’arrache tout ce que je peux, je hurle de rage, je déglutis un crachat de sang, je vais enfin la voir, elle écarte les doigts au maximum pour me venir en aide, de l’intérieur, elle travaille comme elle peut, le bandage se détend et la pelote se déroule à terre. J’agite les bras comme un damné, l’aiguille du goutte-à-goutte est arrachée, ça y est, la main est à nue, je vais pouvoir la prendre dans ma bouche et lécher mes doigts, fermer le poing et taper contre le mur, écrire tout ce que je voudrais hurler, dans le noir, elle m’effleure le torse, elle remue comme une araignée folle qui grimpe le long de mon cou…

Mais je ne la sens pas contre ma peau.

La lumière est revenue. Deux femmes en blanc se sont jetées sur moi, mais j’ai crié comme une bête pour ne pas qu’elles approchent.

Et j’ai vu. Enfin.

J’ai vu cette grosse araignée fébrile, impalpable, invisible. Jonchée sur un moignon mal découpé. Une araignée que moi seul pouvais voir. Et qui n’a effrayé que moi.

3

Pour éviter la place des Ternes je suis sorti à Courcelles. En traversant le parc Monceau j’ai croisé des rangées de gosses en costume bleu, et j’ai réalisé que nous étions presque au printemps. Dans une allée, j’ai senti que j’allais perdre l’équilibre et me suis assis sur un banc. Ça m’arrive chaque fois que je marche dans une aire dégagée, sans murs. Dans le vide je me sens bancal. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais ça ne dure pas longtemps, quelques secondes, le temps de reprendre mon souffle.

J’ai froid aux pieds. J’aurais dû m’acheter des bottes au lieu de cette paire de mocassins qui ne couvrent pas même les chevilles. Les bottes pourraient m’éviter de perdre du temps avec les chaussettes. Je me suis mis à haïr les lacets, et ce n’est même pas le premier geste du matin.