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« Regardez-les, dit Eléazar, d’un ton méprisant, tandis que nous passions devant l’immense Sarapion à moitié en ruine. Je ne les supporte plus. Quelle bêtise ! Quel gâchis ! Et tout cela bâti avec la sueur de nos ancêtres. »

On était bien loin de la vérité. Peut-être, à l’époque du premier Moshé, avons-nous effectivement été exploités pour bâtir les grandes pyramides du Pharaon, comme il est dit dans les Écrits. Mais nous n’avons jamais été suffisamment nombreux pour représenter une main-d’œuvre importante. Même de nos jours, après quatre mille ans de présence sur les bords du Nil, nous ne sommes qu’une vingtaine de milliers. Perdus dans une mer de dix millions d’Égyptiens, eux-mêmes perdus dans un océan de Romains et de ceux qui les imitent, nous ne sommes donc qu’une minorité au sein d’une minorité, une curiosité ethnographique, une goutte d’eau dans l’océan de l’humanité, une secte étrange et insignifiante, sauf pour nous-mêmes.

Le quartier des temples commençait à s’éloigner de nous et nous sommes passés sur l’étroite arche étincelante du pont Augustus César pour entrer dans la banlieue grouillante de Hikuptah sur la rive orientale du fleuve, avec ses bazars d’or et de cuir, ses myriades de cafés, ses enchevêtrements de ruelles médiévales. Puis Hikuptah se transforma en une zone sauvage de figuiers et de champs de joncs, avant de déboucher sur une zone intermédiaire d’oliviers et de dattiers ; puis, brusquement, nous nous sommes retrouvés dans cette zone où la terre change du tout au tout et où plus rien ne pousse. Dès lors, la terrible aridité et la solitude de cet endroit me prirent à la gorge telle une main de fer. C’était une terre effrayante, vide et morne, un endroit de mort peuplé de terribles fantômes. Le soleil cinglait les peaux comme un fouet. J’ai cru que nous allions cuire sur place ; et lorsque le moteur de la voiture se mit à tousser, j’ai vu au regard sombre d’Eléazar que nos chances de survie seraient bien minces si la voiture rendait l’âme. Di Filippo roulait le dos courbé, concentré, sans lâcher un mot, accroché au volant avec une raideur trahissant son inquiétude. Eléazar aussi était silencieux. Aucun d’eux n’avait beaucoup parlé depuis notre départ de Menfe, moi non plus d’ailleurs, mais maintenant, au cœur de cette terre rude et aride, ils demeuraient totalement silencieux. Nous sommes donc restés ainsi tous les trois figés dans le silence, comme si cette voiture était devenue notre tombe. Nous avons continué ainsi péniblement, lentement, craignant la panne de moteur et assaillis par un vent de sable venant de l’ouest qui sifflait autour de nous. Dans la chaleur accablante, respirer demandait un effort douloureux. Mes habits me collaient à la peau. La route était en assez bon état sur une bonne partie, large, droite et bien pavée, puis elle se rétrécit jusqu’à devenir un ruban blanc constellé de nids-de-poule et de monticules de sable. On savait pourtant entretenir nos routes à l’époque de la Rome impériale. Mais c’était il y a bien longtemps. Nous sommes aujourd’hui à l’ère des consuls, les choses vont à vau-l’eau dans l’arrière-pays et tout le monde s’en moque.

« Vous savez dans quelle direction nous allons, docteur ? » demanda Eléazar, brisant enfin le silence tendu une heure après que nous nous fumes enfoncés dans ce morne et triste désert.

Ma gorge était aussi sèche que des lanières de cuir laissées au soleil mille années durant et j’avais du mal à cracher mes mots. « Je crois que nous nous dirigeons vers l’est, dis-je enfin.

— Vers l’est, en effet. Nous sommes en train de suivre le même chemin que celui que le premier Moshé a emprunté jadis pour libérer notre peuple de l’esclavage. Vers les lacs Amers et la mer Rouge, là où les armées du Pharaon ont rattrapé notre peuple et où dix mille innocents ont péri noyés. »

Il y avait dans sa voix une fureur cassante, comme s’il parlait d’un événement ayant eu lieu quelques jours plus tôt, ou s’il l’avait appris non dans le livre d’Aaron mais dans le journal du matin. Il me fusilla du regard, comme si j’avais une quelconque complicité dans la longue captivité de notre peuple par les Égyptiens, et quelque responsabilité dans l’échec cuisant de la tentative d’évasion de l’époque. J’eus un mouvement de recul avant de me détourner de son regard.

« Cela vous fait quelque chose, docteur Ben Simeon ? Qu’ils nous aient suivis et précipités à la mer ? Que la moitié de notre nation, voire plus, ait péri en cette seule journée marquée par la peur et la panique ? Que de jeunes mères et leurs bébés aient été écrasés sous les roues des chars du Pharaon ?

— C’était il y a si longtemps… » dis-je, d’une voix faible.

À peine avais-je prononcé ces paroles que je me rendis compte de ma bêtise. Je n’avais jamais eu l’intention de minimiser la débâcle de l’exode. Je voulais simplement dire que l’impact de ce désastre avait fini par s’amoindrir après des milliers d’années de cicatrisation. Bien qu’écrasés, découragés et tragiquement décimés, nous avions réussi tant bien que mal à survivre, à continuer, les survivants de la catastrophe avaient refait leur vie sur les bords du Nil, d’abord sous le règne des Pharaons, puis des Grecs qui les avaient conquis, puis des Romains après leur conquête des Grecs. N’avions-nous pas réussi à survivre ici, au cours de la longue décadence indolente de l’Imperium, de la Pax Romana, même après la chute de l’Empire et le règne de cette absurde et pathétique Seconde République ?

Mais pour Eléazar, j’aurais pu aussi bien cracher sur les tables de la Loi.

« C’était il y a si longtemps, répéta-t-il, d’un air férocement moqueur. Devrions-nous oublier pour autant ? Devrions-nous aussi oublier les Patriarches ? Devrions-nous aussi oublier le Pacte ? L’Égypte serait-elle donc la terre que Dieu nous a destinée ? Avons-nous été choisis par Lui pour nous hisser au-dessus des autres peuples de la terre, ou sommes-nous éternellement voués à être les esclaves du Pharaon ?

— Je voulais simplement dire que… »

Mais mon avis ne l’intéressait pas. Ses yeux brillaient, le sang lui était monté au visage, une veine palpitait sur son front de manière inquiétante. « Nous étions destinés à la grandeur. Le Seigneur a donné sa bénédiction à Abraham en lui disant qu’il multiplierait ses graines comme les étoiles dans le ciel, comme le sable sur le rivage. Et que les graines d’Abraham lui ouvriraient les portes de ses ennemis. Et qu’à travers ses graines, toutes les nations du monde seraient bénies. Avez-vous déjà entendu ces paroles, docteur Ben Simeon ? Pensez-vous qu’elles aient une quelconque signification ou ne sont-elles que les fanfaronnades de quelques remuants petits chefs de tribus ? Non, je vous l’ai dit, nous sommes voués à la grandeur, voués à secouer le monde, et il nous a fallu trop longtemps pour nous remettre de la catastrophe de la mer Rouge. Une heure, deux heures de plus, et le cours de l’histoire aurait été bien différent. Nous aurions traversé la mer jusqu’au Sinaï et les terres fertiles au-delà, nous y aurions bâti notre royaume ainsi que l’annonçait le Pacte ; nous aurions forcé le monde à écouter la voix grondante de notre Dieu ; et aujourd’hui, le monde entier nous regarderait avec la même déférence que celle affichée envers les Romains depuis vingt siècles. Mais il n’est pas encore trop tard, même aujourd’hui. Un nouveau Moshé se trouve sur cette terre, et il réussira là où le premier a échoué. Et nous quitterons enfin l’Egypte, docteur Ben Simeon, nous aurons ce qui nous est dû. Enfin. »