Pour le moment, Saint-Cloud, c’est une autre planète.
Ça se situe dans les passés floconneux, au radieux pays de la mémoire, capitale Maman !
Bon, que vais-je branlocher, moi ?
J’aurais pu ordonner à mon équipage de rallier un port étranger afin de m’y mettre le nez au sec. Mais il est inconcevable que j’abandonne Berthe, non plus que les trois moukères au fion empoisonné. Cela dit, je détermine mal ce que je peux faire pour elles toutes, les pauvres : Berthe dans les geôles du palais, les trois sœurs à bord du yacht de Chiraco ! Et Chiraco qui doit entrer en agonie, à l’heure où je te cause ! Mon seul espoir est que l’annonce de son décès provoque un sursaut populaire et qu’une démocratie s’instaure dans la foulée. Mais serait-ce la solution de mes problos ?
Aucun véhicule à l’horizon.
Je franchis les lourdes grilles commandant l’accès au port et que personne ne surveille. Le port est construit en demi-cercle dans une anse. Une large avenue misérable le cerne, bordée, de l’autre côté, par des maisons basses. Un immeuble neuf domine le tout, qui héberge la capitainerie, les douanes et autres autorités nationales. Un panneau indicateur annonce que Bravissimo est distant de 15 kilbus. Je ne vais tout de même pas parcourir cette distance à pince !
Des estaminets s’égrènent, mais ils sont fermés. C’est pas marrant, une dictature, ça rend tout le monde casanier, couche-tôt, cafard, marcheur-au-pas, boy-scout, processionnaire. Les anus se mettent à béer, les volontés à s’assoupir, les peuples opprimés ont la sotte impression de faire leur B.A. Ils attendent en catimini des lendemains qu’ils espèrent des autres. Alors ils dorment, tu comprends ?
Je suis drôlement déconfit (d’oie). Drôlement perplexe. Ecœuré par le sentiment que je ne sers à rien, que je suis en rabe, versé dans la cohorte des mendiants. Un mendigot, c’est un individu en trop. Il s’est décyclé tout doucement au point de ne plus rien pouvoir pour lui. Son ultime ressource est de servir d’épouvantail ; les autres le secourent pour chasser leur effroi.
Un coup de vague à l’âme de fond me submerge. Je m’assois sur le muret de pierre supportant la haute grille.
« Allons, l’artiste, tu ne vas pas te laisser couler en queue de peloton ! A quoi ça ressemble, quand on est l’invincible Santantonio ? »
J’en suis là de mon auto-engueulade quand un coup de sifflet de trident (comme dit Bérurier) retentit.
Je sursaute.
Deux ombres surgissent, en provenance d’une guitoune du port. Il s’agit de douaniers…
A quoi bon fuir ? Mieux vaut les attendre de pied ferme.
D’autant que, selon toute vraisemblance, je ne suis pas hors-la-loi dans ce pays. A peine un mort pour les suprêmes instances. Les deux zigotos se pointent au pas gymnastique, en brandissant leurs pétoires. Ils ont le kibour de traviole et quand ils respirent tu vois mourir les papillons de nuit dans leur zone d’exhalaison, tant tellement que leur haleine est insecticide, à force de tequila.
L’un des deux douaniers (il s’appelle Rousso) me demande dans une langue qui tient tout à la fois de l’espagnol et du berger allemand qui je suis et ce que je fous là, à pareille heure.
Je lui réponds placidement que je suis un Français ami personnel et intime du président Chiraco et que, venant de débarquer, je m’aperçois que le chauffeur qui devait m’accueillir m’a posé un rabbit[15].
Ils examinent le passeport bonne en uniforme que je leur présente, le sergent (suppose que l’un d’eux soit sergent, ça te coûtera pas un pellos de plus) l’empoche et m’intime (puisqu’on est juste entre nous) de les suivre.
Nous nous rendons à leur poste de garde, un aimable local qui pue : les pieds concentrés, le pet en circuit fermé, le tord-tripes épandu, le drap crasseux, le vieux tampon encreur, l’administration sous-développée[16], l’iode, et la gomina de bazar.
Si l’on excepte un immense portrait tout flambard de Tiago Chiraco sur fond de drapeau san bravien, tout ici est misérable, funeste et anéantisseur. Il serait impossible à un onaniste convaincu de se masturber convenablement en ce lieu de haute déprime, tant il est impropre à l’imagination, voire à la concentration. Il bannit de l’esprit toute perspective de plaisir. Tu ne penses qu’à Sartre ou à rien (ce qui revient au même, les extrêmes se touchant, les dégueulasses !).
Pour commencer, ces deux messieurs me fouillent. Oh là là, fâcheuse initiative ! et puni soit l’Antonio qui n’a pas eu la présence d’esprit de se débarrasser du para bel homme planté dans sa ceinture.
Ça les remet à aboyer et il ne reste plus que des traces d’espago dans leurs vociférations. Qu’au bout desquelles, ils décident de téléphoner en haut lieu, n’importe l’heure tardive. Et alors moi, tu me connais ? Tout de suite c’est la savate française dans les couilles de l’un et un féroce coup de boule dans la mâchoire de l’autre, histoire de mettre les plaideurs d’accord. Et ça s’étale sans rechigner, ça, madame. Ploum, plok. Descendez, on vous demande ! Les premiers au parquet seront les premiers servis. A savoir que je méticuleuse en les terminant de mon célèbre shoot rémois dans la gueule. Bravo Sana, merci, et revenez nous voir quand vous passerez dans le quartier.
A présent, il me s’agit de les mettre vu que la situasse est devenue intenable pour ma pomme, étant prêté qu’ils savent mon identité. Tu comprends ?
Je prie saint Brave de m’éclairer, ne fût-ce qu’avec une petite loupiote. Et je vais te dire une bonne chose : faut pas hésiter à invoquer les saints ; moins ils sont connus, plus ils sont flattés et plus ils te concèdent. Que ces pauvres bienheureux en ont ras l’auréole de voir toujours les quidams s’adresser directement à Dieu. Ça leur donne l’air de quoi, ces pelures, qu’on les passe outre délibérément, kif s’ils n’existeraient pas ? Moi, je vois, saint Brave, en la circonstance, il fait ni une nid d’œufs, m’oblige à tourner la tête vers le fond du gourbi pour m’apercevoir un vélo. Oh, il ne s’agit pas d’un Colnago de course, dix vitesses, en alliage léger. En fait c’est du cycle vétuste, rouillé mais pouvant encore te balader le maréchal-ferrant Dada avec les seize épouses réparties sur le cadre et le porte-bagages. Bref, ce n’est pas un vélo mais une bicyclette. Par mesure de machin, je ligote mes deux douaniers dos à dos, étant à court de liens, puis j’enfourche ma nouvelle monture et vas-y Poupou !
Je fonce, à grandes pédalées grinçantes dans la nuit fraîche. Et je songe qu’il y a des lurettes, toutes plus belles l’une que l’autre, que je n’ai pas fait du cyclotourisme. Dans le fond, c’est un sport qui mérite. Le bas de mon futal roulé dans mes chaussettes, les pans de mon veston au vent, j’appuie fermement, comme un qui sait où il va et qui est pressé d’y parvenir. En fait je me rends à Bravissimo sans idées prélavables (Béru dixit). Simplement parce que c’est là-bas que je devrai « faire quelque chose » s’il y a quelque chose à faire.
T’es content ?
Moi non plus.
Pourtant, j’éprouve une certaine allégresse de chiquer les coureurs de l’âge d’or. Le temps héroïque où le Tour de France se courait en cinq étapes. L’époque de Petit-Breton, comme papa me causait. Il était tout bibace, lui-même dans ces années heureuses. Peut-être qu’il n’était seulement pas né, j’sais plus. Et que c’était son papa à lui qui lui racontait les hauts faits des premiers géants de la route. Tout va si vite. Tout se malaxe si parfaitement que tu finis par intervenir et ne plus savoir qui a vécu le premier, de Gutenberg ou de Blériot, de Victor Hugo ou de Blaise Pascal, de De Gaulle ou de Richelieu.
15
Petit animal britannique, grand amateur de carottes, que l’on dépêche à ses rendez-vous pour vous excuser lorsqu’on a un empêchement.
16
Etrange expression de la part de San-Antonio qui déteste les pléonasmes habituellement.