Qui a donné la mort à ces quatre personnes ? Qui exécute froidement les ordres machiavéliques qu’une organisation impitoyable a donnés ?
Le commandant tient un livre de prières relié chagrin (naturellement). Il a lu des oraisons. On se serait cru dans un film de forbans, genre « Les révoltés du Bounty ». Parfois, l’horreur de l’instant est telle qu’on doute de la réalité et qu’on éprouve une espèce de détachement. On devient spectateur, on ne se sent plus concerné.
L’officier esquisse un dernier signe de croix et nous donne l’ordre de redescendre.
Nous rallions sa cabine, mes deux collègues de la Défense, le type de l’Observatoire et moi. Béru vaque à d’autres tâches. Il a refusé d’un signe négatif de se joindre à nous.
L’appartement du commandant n’est pas grand, aussi sommes-nous contraints de nous asseoir par terre, le dos à la cloison. Notre hôte a pris place sur l’unique siège du local.
— Messieurs, nous dit-il, la question qui maintenant se pose est de savoir si nous devons continuer ou non l’expédition.
Personne ne lui répondant, il continue.
— Je peux très bien continuer de naviguer sans mes trois hommes d’équipage, mais la disparition du professeur Lavoisier-Mélanie-Canot ne risque-t-elle pas de ruiner nos chances de succès ?
Nous nous entre-dévisageons avant de parler.
— Écoutez, commandant, dis-je. Nous allons en Terre Adélie afin d’enquêter à propos d’un mystère. Le pauvre prof devait étudier l’aspect scientifique de l’affaire, or, les récents événements nous prouvent qu’il s’agit d’une entreprise criminelle, laquelle relève donc de la compétence de ces messieurs de la Défense et de la mienne. Mon point de vue est que, plus on tente de nous faire rebrousser chemin, plus il est important que nous atteignions notre objectif.
Un nouveau silence succède à ma déclaration. Mes deux collègues opinent.
— Tout à fait de votre avis, commissaire.
Dominique Lancin se range pareillement sous notre bannière.
— Je crois aussi qu’il faut continuer coûte que coûte !
Le commandant s’administre une claque retentissante sur le genou.
— D’accord, lâche-t-il, alors faites-moi le plaisir de neutraliser le criminel !
Il semble drôlement teigneux, tout à coup.
— Messieurs, si le gouvernement français vous a chargés d’une mission de cette importance, c’est qu’il estime que vous êtes des hommes de valeur. Prouvez-le en démasquant le meurtrier. Nous ne sommes plus que quinze à bord de l’Impitoyable, il doit être plus facile de découvrir l’assassin de quatre personnes que de définir ce qui a balayé notre base de la Terre Adélie, non ?
C’est un défi. Y a du sarcasme dans sa voix. Soit dit entre nous et entre parenthèses, il a pas tort, Prosper Hiscaupe. C’est le crime en vase clos dans toute sa simplicité. Nous nous trouvons enfermés dans un sous-marin. Des hommes sont tués ! Le meurtrier se trouve NÉCESSAIREMENT parmi nous.
— Vous parlez d’or, commandant, approuvé-je. Je pense qu’il ne va pas être très difficile maintenant de connaître la vérité.
— Vraiment !
Mes confrères posent sur moi des yeux plus incisifs que des tire-bouchons.
— Le meurtre du steward a prouvé que le commandant et lès personnalités de la commission d’enquête sont hors de cause puisque nous étions réunis au moment où il a eu lieu. Celui du professeur ne fait que confirmer cette certitude. En outre, ce dernier meurtre s’est opéré dans des conditions sensiblement différentes…
— C’est-à-dire ? demande un de mes collègues.
— À l’air libre.
— Qu’est-ce que ça change ?
— Beaucoup de choses. L’assassin a dû gravir et redescendre l’échelle conduisant au pont. Il est impensable que ces allées et venues soient passées inaperçues.
— En effet, admet le commandant. Je vous propose donc, commissaire, de faire défiler ici chacun des neuf hommes restant à bord, en commençant par mes officiers.
Je le trouve vachement coopératif, le commandant de l’Impitoyable, pas vous ?
Il sonne le mataf préposé au poste de steward resté vacant.
— Yvon, lui dit-il, demande au second de venir nous rejoindre.
À peine a-t-il donné cet ordre que la porte s’ouvre, précisément sur le second. Il a l’air un peu survolté, le marin. La cravate dénouée, la casquette de travers, une pommette éclatée, une lèvre sanguinolente, une oreille grosse comme une pomme de terre de comice agricole.
— Commandant, c’est une indignité, halète-t-il. Je réclame des sanctions impitoyables. Je…
Il étouffe. Il violace. Il violente.
— De quoi s’agit-il ? demande le se-le-mettre-d’abord-âpre-odieux.
L’organe fracassant du gros Béru nous déboule dans les trompes d’Eustache.
— Il s’agit de moi-même, mon commandant !
Il est en manches de chemise, avec les phalanges tout écorchées, Pépère. Je pige qu’il vit à l’heure du passage à tabac. Il respire du nez et un filet de bave débabine sur sa frime apoplectique.
— Commandant, fait le second ! Je vous demande de faire mettre cet énergumène aux fers !
Il en dirait sans doute davantage si une mandale de Béru ne l’envoyait dinguer contre la couchette.
— Nergumène, toi-même, fesse de rat ! vocifère le con casseur.
— Messieurs, messieurs ! Un peu de décence, je vous en prie ! fait sévèrement le commandant.
Je pense opportun de sortir ma salière des grandes occasions pour mêler mon grain de sel à l’altercation.
— Qu’est-ce qui te prend, Béru ?
Le Gros prend à son compte exclusif l’oxygène puisé par l’appareil de ventilation. Il s’en flanque une poumonée formidable et explique :
— Y me prend que c’est ce vilain qu’est un des cents[9], déclare Alexandre-Benoît. M’aginèz-vous que je m’ai tenu la raisonnance suivante : le prof s’est fait effacer pendant qu’il charcutait la viande froide sur le pont. Conséquemment, me m’ai-je dit, l’assassin a été obligé de sortir par la tourelle pour aller y faire renifler son flacon de Marie-Rose.
Brave Bérurier. Ça raisonne comme son prestigieux chef, ça, madame ! On ne peut pas croire, à le voir, qu’il possède un cerveau en ordre de marche.
— Alors ? me passionné-je.
— Alors, discrètement, je me documente auprès de l’équipage, et qu’apprends-je ? Que le second a passé le temps de lotopsie à bricoler le père iscope. « Tiens-tiens-tiens, me pensé-je, voilà qu’est intéressant. » Je me mets à entreprendre cézigue. Biscotte, je pense que vous l’avez remarqué, mon commandant, mais votre père iscope passe par la tourelle au même titre que l’échelle, ce qui revient à dire qu’on ne peut pas sortir du sous-marin sans être vu d’un type qui se tient près du père iscope, je me fais bien comprendre ?
— Que faisiez-vous au périscope, Leborgne-Daideux ? demande le commandant à son capitaine de corvée.
— Je profitais de ce que nous faisions surface pour vasculer le débrideur optique, commandant, se rebiffe l’incriminé (qui est peut-être un criminel). Vous me faisiez remarquer hier que le mollisseur à basse tension fourvoyait du brunisseur.
— En effet, reconnaît le semelle-ras bord-ah ! — crédieu !